21 novembre 2016

John Wick - David Leitch et Chad Stahelski


Icône de la saga Matrix, Keanu Reeves semble aujourd'hui boudé par les studios. D'où sa présence à l'affiche de John Wick, énième film d'action invitant un acteur en mal de succès populaire à casser des bras et truffer de balles des mafieux russes. 

HARDBALL

Pour apprécier ce film sorti quasiment en catimini, il faudra faire l'impasse sur deux écueils notables. Son scénario tout d'abord, qui collectionne avec une belle inventivité invraisemblables clichés et incohérences gigantesques, ainsi que son manque d'originalité général. Si le vol d'une voiture et le meurtre d'un chiot justifient à vos yeux de massacrer l'équivalent de la population Luxembourgeoise et que vous trouvez parfaitement naturel de planquer vos munitions de secours sous une dalle de béton d'un mètre d'épaisseur, alors vous êtes mûr pour John Wick.

Le début des emmerdes.

RIVÉS SUR KEANU

Ce qui n'est pas une mauvaise nouvelle, tant le film recèle également de bonnes surprises. Ses réalisateurs David Leitch et Chad Stahelski connaissent leur affaire, pour avoir œuvré notamment comme coordinateurs des cascades dans plusieurs dizaines de longs-métrages.

Les deux compères ne cèdent ainsi jamais aux tics actuels de mise en scène et emballent des séquences d'action remarquablement propres et enlevées. Grâce à un montage fluide et un réel travail sur le corps de Reeves, qui n'a peut-être jamais été aussi félin, le film dégage un mélange de hargne et de nostalgie trop rare pour ne pas être apprécié.


Enfin, on n'avait pas vu Keanu Reeves aussi en forme depuis longtemps. Lui qui se plaignait récemment du désamour d'Hollywood à son égard peut être sûr de conserver l'affection du public. Il affiche ici un spleen et une froide résolution qui font de John Wick un Droopy fantomatique, dont les détonations de rage enflamment l'écran. Accompagné par une tripotée de cabotins de première catégorie (Willem Dafoe, Michael Nyqvist, John Leguizamo ou encore Ian McShane) il est pour beaucoup dans le plaisir pris devant le film.


EN BREF

Par endroits stupide et simpliste, John Wick sait aussi se montrer élégant et généreux, emportant ainsi l'adhésion du spectateur venu chercher un honnête film d'action.

14 novembre 2016

Dark City - Alex Proyas



Avant I, Robot avec Will Smith, Prédictions avec Nicolas Cage et Gods of Egypt avec ses machins numériques des enfers, il y avait The Crow et Dark City, deux mémorables diamants noirs et vertigineux, qui ont marqué les années 90 et placé le réalisateur Alex Proyas parmi les grands espoirs de demain. 

CROC NOIR

En 1994, The Crow marque les esprits. L'univers noir a placé le réalisateur parmi les noms à suivre. La mort accidentelle de Brandon Lee sur le tournage a forgé un mythe morbide autour du film. C'était la deuxième réalisation d'Alex Proyas après Spirits of the Air, Gremlins of the Clouds, une odyssée post-apocalyptique barrée et fauchée, très remarquée en 1989. Et le succès critique et public n'est pas passé inaperçu.

Alex Proyas est dans la situation idéale pour concrétiser un projet ambitieux un peu fou. Il décide donc de ressortir une idée développée avant The Crow, en 1990 : l'histoire d'un détective dans les années 40, qui se perd dans les méandres d'une enquête insoluble. Parce que les indices et preuves ne font pas sens, et qu'il s'approche d'un mystère qui va bien au-delà de son esprit cartésien, il dérive vers la folie. En somme, Dark City a commencé comme l'histoire de Frank Bumstead, l'inspecteur incarné par William Hurt dans le film. C'est par la suite que Proyas décidera de recentrer le récit sur Murdoch, un protagoniste plus fort d'un point de vue émotionnel.

Il signe le scénario avec Lem Dobbs et David S. Goyer, dont il a lu et aimé le script Blade avant qu'il ne devienne un film avec Wesley Snipes.


DARK FOLIE

Quelque part entre Metropolis de Fritz Lang et un épisode de La Quatrième Dimension, comme un mix tordu entre le film noir et la science-fiction dure, Dark City est un cauchemar abyssal d'une force encore spectaculaire, près de vingt ans après. Le découpage, d'une précision saisissante, impose d'emblée une vision sensationnelle. Le sens du cadrage, la photographie de Dariusz Wolski que Proyas retrouve après The Crow (il est depuis devenu un collaborateur privilégié de Ridley Scott) et la musique de entêtante de Trevor Jones libèrent en quelques minutes une véritable décharge de cinéma.

Le réveil du héros dans une salle de bain, sous une lumière vacillante, entre un cadavre et un poisson rouge, est un modèle du genre : un parfait démarrage de polar, à la fois classique et diablement excitant dans un décor et un contexte si étranges.


Alex Proyas mixe les références avec une passion et une générosité irrésistibles, composant un fabuleux et mémorable univers aux dimensions étourdissantes. Impossible de ne pas trembler lorsque la vérité est révélée, et que le voile se lève sur cette ville obscure. C'est d'autant plus beau et poétique qu'il illustre la position de démiurge du créateur, capable d'élever ou déplacer des montagnes (ou des immeubles) pour créer un monde au milieu du néant grâce à la force de son esprit.

Les immeubles qui se déplient comme d'effrayants monstres gonflables, les silhouettes longilignes des étranges hommes blancs, leurs cervelles qui cachent des entités venues d'ailleurs, ou même un banc près de l'eau sous un lampadaire : Alex Proyas charge chaque scène d'une somme d'images géniales et mémorables.

Il y a aussi un casting excellent : Rufus Sewell et son regard de créature sauvage, Jennifer Connelly en beauté fragile, William Hurt impeccable dans une partition carrée, et Richard O'Brien (que Proyas a casté après s'être inspiré de son personnage dans The Rocky Horror Picture Show). Mais surtout un Kiefer Sutherland méconnaissable et fantastique en arrière-plan, avec sa face balafrée, son allure de petit monstre boiteux et son souffle court. Une très belle idée de casting du cinéaste, qui envisageait d'abord un acteur plus vieux, type Ben Kingsley.


DOUBLE CUT

Dark City a eu un destin noir. Suite aux habituelles projections test et aux retours mitigés, les producteurs New Line Cinema (une filiale de Warner) et Mystery Clock Cinema ont obligé Alex Proyas à remonter le film. Avec une quinzaine de minutes en moins et une voix off bien explicative pour livrer des clés importantes d'emblée, le résultat était censé être plus grand public.

Erreur : il engrange environ 27,2 millions de dollars dans le monde, dont 14,3 aux Etats-Unis, alors qu'il en a coûté officiellement 27. Le succès phénoménal de Titanic, encore en tête même s'il est sorti plus d'un mois avant, n'aide pas.


En 2008, le réalisateur livre une director's cut de 111 minutes, contre 100 pour la version sortie en salles. Il enlève sans surprise la voix off d'introduction, où Kiefer Sutherland expose quasiment la situation, et rajoute de nombreux dialogues en rallongeant des scènes. L'étalonnage et des effets spéciaux ont également été modifiés.

Interrogé en 2016, Alex Proyas explique qu'au fil des années, il y a eu des discussions sur des possibles suites ou adaptations en série, sans que rien ne se concrétise. Alors que le remake de The Crow patine depuis des années, espérons donc que Dark City reste protégé dans son armure noire et cosmique de film culte.

09 novembre 2016

Zombeavers - Jordan Rubin


C’est quand on pense déjà avoir tout vu surtout dans la nullité et l’horreur qu’arrivent des nouveautés insoupçonnables. Et parmi celles-ci, ce qu’on retiendra en 2014 ce sont les castors zombies de Jordan Rubin dans Zombeavers. L’histoire est simple : un tonneau de produits toxiques est balancé dans une rivière et plouf les castors nagent dedans et en ressortent... différents. Comme toujours dans les films américains, une bande de grands ados assoiffés de fornication et de natation en forêt viennent dans le coin au même moment.

Sauf que cette fois, c’est bien pire. Parce que les ados trouvent tous plus de bêtises réunies à dire dans un plan que nos hommes politiques en un meeting. Parce qu’un ours traine dans le coin. Parce que quand les castors mordent, leurs victimes se retrouvent avec une queue plate et des drôles de dents. Et parce que la séquence post-générique montre un début d’apocalypse que même dans nos cauchemars les plus délirants nous n’aurions jamais pu imaginer. Et c’est ainsi que, derrière les cris stridents des héroïnes naît l’une des grandes fables écologiques de notre génération que même Nicolas Hulot devrait reprendre dans ses prochains discours en nous montrant que nous, pauvres hères inconscients avec nos produits verdâtro-nucléaires, nous courrons à notre perte. Voilà donc l’œuvre philosophico-cinématographique que tout le monde attendait sur la condition de l’homme contemporain et son impossible lutte face aux forces qu’il engendre et qui le mènent à son autodestruction.

Agrougou, je vais te manger !

Comme quoi, pas besoin d’un vrai scénario, de vrais acteurs, de vrais castors et d’un vrai budget. Avec trois fois rien, quelques idées et des peluches dégueulasses, on peut arriver aux mêmes fins que n’importe quel film d’auteurs français et en même temps, faire rire et volontairement. Oui, parce que bon, même si on ne perçoit pas toutes les subtilités éthiques et métaphysiques d’un tel chef-d’œuvre (tout le monde n’est pas parfait, on le respecte comme les conducteurs du camion dans le film respectent les animaux et les jeunes filles en détresse), Zombeavers a des qualités. Et le plus étonnant en fait c’est que le cinéaste trouve le moyen d’atteindre l’impossible : parodier ce qui ne devait plus l’être tant le genre du Teens vs. Zombies était déjà auto-parodique déjà à ses débuts.

En poussant les gags et le n’importe quoi encore plus loin, on finit par tomber dans le Grand-Guignol le plus absurde et voir un cartoon en prise de vues réelles. Et puisque scénariste, acteurs et réalisateur assument tout au point de faire de leur petit coin de paradis l’antre de toutes les blagues éculées, de toutes les morts et résurrections les plus crétines et de toutes les transformations les plus grotesques, tout ce qu’on entendra devant ce film c’est soit un éclat de rire géant soit le néant de consternation des rares spectateurs qui avaient décidé de garder un morceau de leur cerveau avant d’entrer dans la salle ! Dommage pour ces derniers. Nous on a oublié le notre à la naissance, ça aide.


EN BREF

Les castors-zombies seront la plus belle invention du cinéma en attendant le deuxième volet qu’on espère bien être un zomb… (nous ne dirons rien).

25 octobre 2016

Seul sur Mars - Ridley Scott



Avant de nous embarquer pour Prometheus 2, Ridley Scott se retrouve Seul sur Mars. Sorte d’Apollo 13 mâtiné d’anticipation pop et d’effets spéciaux à tous les étages, le film sort sur les écrans après avoir fait très forte impression au Festival de Toronto. Qu’en est-il de ce Robinson Crusoé sur la planète rouge ?

Après plusieurs œuvres torturées pour ne pas dire franchement désespérées, on pouvait supposer que Sir Scott ferait de cette aventure spatiale une odyssée un peu éprouvante. Contre toute attente, Seul sur Mars s’avère de très loin le film le plus détendu de son auteur, un feel good movie assumé et optimiste. Grâce à un montage qui joue avec intelligence des contrastes (la fourmilière de la NASA, la solitude du héros, les oppositions dialogues/monologues), le film multiplie les coupures au sein de son rythme et fait preuve de beaucoup d’humour.


La réussite de l’ensemble, au-delà du sens du spectacle indiscutable de Scott et de la très bonne tenue du casting, tient à la performance de Matt Damon. Ce dernier retrouve ici une simplicité, mélange évident de charisme et de malice, qui faisait cruellement défaut à ses dernières prestations, parfois trop empesées. Il est l’âme du métrage, celui par lequel sa roublardise et sa générosité parviennent jusqu’au spectateur. Même lors des séquences les plus classiques ou stéréotypées du film, son énergie parvient à renouveler sans mal notre intérêt.

L’autre accomplissement de l’aventure tient à son mélange d’inventivité et de réalisme, ou comment équilibrer à la perfection le grand écart entre science pure, invention, et jeu avec le spectateur. Seul sur Mars jongle ainsi avec différentes tonalité qui se combinent à merveille. Ni film catastrophe, encore moins pur récit d’aventure, pas plus qu’œuvre d’anticipation pompeuse, le blockbuster s’avère une sorte de comédie épique à l’atmosphère étonnamment positive, entièrement dédiée au bien-être du public en quête de sensations fortes.

Childish Gambino ma gueuuuuule !

LA CROISIÈRE S'AMUSE

Le metteur en scène nous offre donc son film le plus divertissant et accessible de longue date, mais aussi le plus anodin. L’angoisse existentielle de Cartel est envolée, aucune trace des questionnements spirituels qui tordaient son Exodus, ou même des tensions symboliques qui animaient Prometheus. Si Seul sur Mars est incontestablement plus polissé que ces derniers, il est aussi moins consistant.

C’est ce qui fait sa limite objective, ce qui lui interdit de nous troubler et de nous rester en mémoire avec la même insistance. Bien sûr, on pourra s’amuser de l’espèce de bras de fer virtuel entre le métrage et Interstellar (pas franchement en faveur de Christopher Nolan), noter l’aisance avec laquelle l’artiste orchestre pour nous un grand spectacle impeccablement maîtrisé, mais aussi regretter l’absence totale de mise en danger.


EN BREF

Divertissant et malin, le film de Ridley Scott ne marquera pas les mémoires mais ne manque pas de panache.

20 octobre 2016

Devine qui vient dîner ? - Stanley Kramer


Traitant avec audace de sujets sensibles et se révélant engagée sous les devants légers de la comédie, Devine qui vient dîner ? est une oeuvre typique du Nouvel Hollywood. Elle fait de Sidney Poitier le premier acteur noir à pouvoir être qualifié de "star" et lui offre un très beau premier rôle, entouré de Katharine Hepburn et de Spencer Tracy. Exploitant pleinement les talents de ce trio principal luxueux, Stanley Kramer livre une oeuvre à la variation de ton surprenante et à la pertinence constante.



Titre sympathique et familier - du fait que ce soit une phrase comme issue d'un dialogue de la vie de tous les jours, générique coloré : on semble face à une comédie de base, doucement agréable et même empreinte d'un certain formalisme. Mais on se détrompe bien vite ! Tandis que l'on aperçoit un couple heureux sortant d'un aéroport, si l'on n'a pas le contexte en tête, on ne peut pas saisir pleinement la signification du fait que la femme soit blanche et l'homme noir. Nous sommes à la fin des années 1960, dans des Etats-Unis hantés par la ségrégation raciale, tandis que Martin Luther King vit dans la lutte constante ses dernières années, sans le savoir. Ainsi, ces amoureux, "originaux" au sein d'une telle société, ne peuvent même pas encore entrevoir le bout de leurs malheurs ! La problématique est donc posée d'emblée : comment gérer une union entre deux jeunes gens de couleurs différentes au milieu de ces Etats-Unis majoritairement racistes ? Comment réagit un couple se disant libéral (au sens américain du terme) face à une situation aussi extrême que le mariage de leur fille unique à un homme de couleur ? Il suffit de voir le visage de Katharine Hepburn, que la caméra ne se décide pas à quitter presque tout au long de la scène de la première rencontre, pour saisir violemment toute la gravité du problème qui se pose pour ces protagonistes, qui voient leurs convictions soudainement ébranlées. Avec surtout l'apparition irrésistible de Spencer Tracy qui incarne le père de la jeune Joey, les dialogues du début sont relativement théâtraux, avant de se faire de plus en plus sérieux, tout en restant saupoudrés d'un certain comique de personnage avec notamment celui du père Ryan. Ainsi, le film se situe constamment à mi-chemin entre la comédie et le drame. Cette double identité de l'oeuvre est appuyée par le constant espoir qui semble habiter la jeune Joey (lumineuse Katharine Houghton) tandis que son fiancé John, un peu plus grave mais surtout plus sensé, donne tout son calme à la fois émotif et réfléchi à l'histoire.


Le cadre de cette histoire si farfelue n'est autre que San Francisco et n'est certainement pas anodin. En effet, cette ville de Californie a toujours été connue pour être plus ouverte culturellement et tolérante que la moyenne états-unienne, avec notamment le plus grand Chinatown du pays. Ainsi, c'est certainement dans cette ville plus que tout autre qu'un débat si inaccoutumé que celui auquel se trouve face le spectateur - est possible. Il serait tout de même bien rare de trouver, ailleurs qu'à San Francisco, un "réseau d'individus" aussi ouverts d'esprits que le sont les Drayton et leur ami prêtre. Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est donc la domestique noire des Drayton qui se révèlera être la plus grinçante quant à la signification purement "raciale" de la situation, dénigrant le jeune et talentueux John en ne le percevant que comme un homme trop noir pour être aussi parfait que l'indique son CV. Un tel décalage apparaît quelque peu comique et rend le film encore plus singulier qu'il ne le semblait au premier abord... Bien vite, le débat qui s'organise entre les protagonistes - auxquels les parents de John sont venus se joindre! - délaisse toute notion de choc des cultures pour s'orienter vers l'avenir des deux tourtereaux. Un avenir bien sombre qui les attend certainement, du fait du contexte politico-social de l'époque. Stanley Kramer façonne des personnages doutant certes de leurs opinions dans un premier temps mais ne se préoccupant par la suite que du bonheur des leurs, aussi dur soit-il à atteindre. En cela, le cinéaste se fait déjà foncièrement optimiste vis-à-vis des rapports entre blancs et noirs aux Etats-Unis. De plus, l'histoire prend peu à peu ses distances avec la politique et l'ethnique pour se rapprocher du drame purement humain, où prévalent l'affection d'une mère pour son enfant ou l'amour respectueux et compréhensif d'un homme pour son épouse... Organisant sans esbroufe mais avec une indéniable fluidité un huis clos où la pression va crescendo, le réalisateur n'hésite à rendre quelques tirades assez solennelles pour susciter en nous la même anxiété, stimuler la même réflexion que ses personnages. On en redemanderait !


EN BREF

Formulant de manière percutante et pertinente un débat relativement tabou en 1959, Devine qui vient dîner ? brille par ses dialogues constamment pertinents et par sa capacité folle à nous porter d'une scène de pure comédie à une séquence bien plus grave, tournée vers les moeurs racistes des Etats-Unis de l'époque et sur les espoirs qu'on peut y entretenir - ou pas. Les comédiens, emmenés par de magnifiques Sidney Poitier, Katharine Hepburn et Spencer Tracy, décuplent la force de cette oeuvre phare du Nouvel Hollywood, simplement incontournable !

14 octobre 2016

Chrono-Critique : Splash - Ron Howard


Faire croire...à l'incroyable !
Toute la magie incomparable, irrésistible, du Cinéma !
Alors, oui, vive "Le goût des merveilles" !



Et s'offrir régulièrement une cure de rêve, de merveilleux, c'est, à la réflexion, un choix bien réfléchi ! Digne d'une vraie ambition cinéphilique puisque cela consiste à éviter le piège du sectarisme forcené en visionnant, par exemple, l'austérité asiatique de L’île nue et deux soirs plus tard le feu d'artifices (autre nom de trucages) très tête dans les étoiles d'E.T..
Le film-cure à ne pas manquer, en 1984, c'était ce Splash, éclaboussant de poésie et d'imaginaire. Réalisé par un inconnu désormais célèbre, il raconte une histoire à la mesure de la part d'enfance que tout un chacun se doit de préserver en lui. Une histoire d'amour, ça va de soi, mais merveilleusement - au sens étymologique, donc - compliquée par les personnalités des deux intéressés.


Lui est un jeune américain des 80's. Signe particulier et déroutant pour ses proches : depuis l'époque ou, enfant, il a failli se noyer, il est sujet à un pessimisme sentimental tout à fait maladif. Pessimisme qui, bien sûr, va s'évanouir d'emblée dès le premier regard liquéfiant d'extase échangé avec Elle. A tel point qu'il ne prend même pas conscience de tous les étranges mystères qui marquent leur rencontre et, très vite, leur idylle.

En fait, il est si ébahi de vivre enfin le Grand Amour avec une "créature de rêve" (et comment !), "visage de madone" et "corps de sirène", qu'il ne va jamais soupçonner qu'elle en est justement une ! Celle-là même qui hante sa mémoire via la vision d'une petite fille surgissant sous l'eau pour le sauver d'un simple contact d'une noyade certaine.

Seul un savant a percé le secret de la jolie sirène, mais personne ne veut le croire quand il affirme qu'"Attention ! Une femme peut en cacher une autre"...


En dire davantage est priver de plaisir visuel les curistes en mal de rêve cinématographique. Ce qu'il faut dire, par contre, est que celui-ci fonctionne remarquablement bien. La raison principale étant liée aux effets spéciaux que Ron Howard fait intervenir de façon à ce qu'ils servent à fond la dimension maritime, poétique, du récit. Les séquences sous-marines sont "harponnantes" !

Riche d'action et d'humour, Splash doit beaucoup de son fluide séducteur à Daryl Hannah, jouant la sirène. Un rôle si peu évident au départ qu'elle aurait pu y laisser des... écailles ! Au contraire, elle est on ne peut plus convaincante ; et grâce à la fraîcheur quasi-enfantine de son jeu, la magie opère jusqu'à la fin du film.

Qui, toujours sous l'angle du merveilleux, ne finit pas en queue de poisson !

05 octobre 2016

L'échelle de Jacob - Adrian Lyne


Les années 90, décennie généralement regardée de haut par les amoureux de cinéma, recèle pourtant de pépites. Généralement, il s’agit du seul film véritablement remarquable de leur auteur, comme c’est le cas avec L’échelle de Jacob. Ou quand le réalisateur de Flashdance, 9 semaines 1/2 et Liaison fatale est tout à coup touché par la grâce et livre un des plus beaux cauchemars sur pellicule du cinéma contemporain.
L’échelle de Jacob, avant qu’Adrian Lyne ne soit impliqué dans le projet, est une création de Bruce Joel Rubin, scénariste du drame fantastique Ghost mais surtout de Brainstorm, le second des trois longs métrages réalisés par Douglas Trumbull. Ses récits bénéficient d’une certaine cohérence. Histoires d’amour étranges, exploration mentale, rêves et réalité qui s’entremêlent, omniprésence du deuil… autant d’éléments qui, dans L’échelle de Jacob, sont traités via le prisme du cauchemar et de la démence. C’est l’occasion pour Adrian Lyne, réalisateur de quelques films cultes bien qu’assez médiocres, de briller. Avec un scénario en or massif et un casting aux petits oignons, il s’adapte parfaitement avec une mise en scène torturée qui vient sublimer chaque élément du récit. En résulte un film au parfum particulier, très marqué par le fantastique 90’s (Angel Heart n’est sorti que 3 ans plus tôt) et qui représente parfaitement l’illustration infernale des cauchemars de son auteur, au même titre que Terminator.

Le film souffre pourtant d’une réelle injustice. Assez peu vu, et donc rarement mentionné parmi les pépites des années 90, il fait pourtant partie des œuvres les plus importantes du cinéma américain ayant abordé le trauma de la guerre du Vietnam. Tout d’abord car il traite le retour en Amérique sous un angle inédit, celui des démons qui se manifestent réellement, à tel point que le trouble qu’il crée est total. L’échelle de Jacob est-il un drame dans lequel les cauchemars du pauvre héros de guerre s’illustrent via des visions ? Ou est-ce un pur film fantastique ? Le film évolue entre deux eaux, et c’est probablement un des éléments essentiels de son pouvoir de fascination. A l’image du personnage de Jacob dans la séquence d’ouverture, par ailleurs délicieusement étrange et kafkaienne, l’intrigue et la nature du film se retrouvent entre deux voies, se réservant le choix définitif pour le tout dernier moment. Adrian Lyne fait preuve d’une belle aisance pour brouiller les pistes, avec une technique de mise en scène affirmée et un jeu sur le montage qui vient semer le doute sur la santé mentale de Jacob. Jacob, un nom qui n’est pas le fruit du hasard. Il est un prophète, et par le fameux songe de l’échelle, il entre en contact avec le secret de Dieu. A ses côtés, Jezebel, non pas sa femme mais la créature de ses fantasmes à laquelle il aurait eu accès. Jezebel, dans la Bible, détourne le roi Achab de Dieu.

La symbolique religieuse est omniprésente dans L’échelle de Jacob. Des démons semblent tout droit sortis des enfers, mais les anges sont également présents, à travers le personnage de Louis, le chiropracteur. Le film est d’ailleurs assez clair à ce sujet, peut-être même trop. L’image de Danny Aiello en contre-plongée, avec au dessus de lui une lumière ressemblant étrangement à une auréole, est largement suffisante. Que Jacob lui mentionne ouvertement qu’il est son ange gardien est un aveu de faiblesse d’un film qui se veut parfois trop explicatif, qui ne fait sans doute pas assez confiance à son public. Néanmoins, l’ensemble reste suffisamment opaque afin de ne pas imposer une seule interprétation à l’odyssée cauchemardesque de Jacob. Est-il vivant ? Est-il mort ? A-t-il été au Vietnam ou non ? Rêve-t-il ? Est-il fou ? De nombreuses questions restent en suspens. Adrian Lyne joue la carte du thriller paranoïaque dopé aux visions infernales, lui permettant à la fois d’aborder un sujet clairement politique (la manipulation de l’armée, le silence des élites, les expériences secrètes…) et quelque chose d’alors assez moderne, qui aura sans doute inspiré les créateurs de Silent Hill : un réel tout à coup contaminé par des créatures hideuses et difformes.

Chaque vision de cauchemar est un véritable choc graphique, au moins aussi insolent que celles du Hellraiser de Clive Barker. Les deux films partagent ce goût pour le malaise et le macabre, avec dans L’échelle de Jacob ces plans terrifiants de l’hôpital, où des créatures mutilées évoluent au milieu de membres humains sanguinolents jonchant le sol. Comme souvent avec ce genre de séquences, il s’agit de symboles surréalistes faisant appel à la chair pour illustrer un état mental. C’est puissant, choquant, et extrêmement évocateur. Le film ne manque d’ailleurs pas de séquences chocs, qu’il s’agisse de cette fête tournant à l’orgie démoniaque, ou la scène du bain glacé. A l’inverse, d’autres scènes font tâche, et notamment celle de l’enlèvement de Jacob, à cause d’une séquence de « poursuite » en voiture un brin ridicule. Quelques menus défauts qui n’affectent au final que très peu l’ensemble du film. Les cauchemars/traumas de Jacob permettent à Adrian Lyne d’explorer d’innombrables sujets, des conséquences psychologiques de la perte d’un enfant (avec les apparitions d’un tout jeune Macaulay Culkin) à la corruption du système judiciaire (l’occasion de profiter du talent de l’excellent Jason Alexander).

Chaque spectateur peut se faire sa propre interprétation des évènements de L’échelle de Jacob, avec un final qui reste relativement ouvert. La multiplication des symboliques religieuses en fait probablement un des plus éprouvants voyages au purgatoire, où Jacob passera différentes épreuves pour enfin rejoindre son fils. Tim Robbins y livre une de ces prestations habitées dont il a le secret et excelle dans la peau de cet homme au bord de la rupture, qui va devoir accepter son état pour s’élever. Et si le film fonctionne si bien, c’est qu’Adrian Lyneparvient à faire partager au spectateur cet état mental instable où la réalité se voit pervertie par des visions sorties d’un cauchemar. Imparfait mais souvent brillant, L’échelle de Jacob mérite une réévaluation certaine.

29 septembre 2016

Ash vs Evil Dead Saison 2 - Episode 1


Après une saison 1 qui avait réussi l'impossible en renouvelant Evil Dead tout en lui restant fidèle, la saison 2 s'attaque au lourd défi de confirmer cette belle entreprise. Et on peut dire que c'est bien parti. Attention, SPOILERS.

On commence sur le chapeaux de roue avec une Ruby (aux cheveux roses ?!) en bien mauvaise posture dans un hôpital puisqu'elle est attaquée par sa propre progéniture, les Deadites, qui veulent le Necronomicon. Acculée, elle n'a pas d'autre choix que de rompre la trêve avec Ash pour qu'il lui file un coup de main. Notre héros crétin préféré passe des jours heureux à Jacksonville en faisant la teuf, se bourrant la gueule et se tapant tout ce qui bouge tandis que Pablo et Kelly travaillent au bar de la plage. Un assaut des Deadites remet les pendules à l'heure et pousse Ash à sortir de sa retraite pour régler ses comptes avec Ruby.Mais une comptine chantée par une des créatures lui fait comprendre qu'elle se cache à Elk's Grove, sa ville natale.


De retour là-bas, Ash comprend qu'il n'est pas le bienvenu. Ses "exploits" passés sont connus de tous et il est considéré comme un dingue qui a tué ses amis. Même son père, Brock Williams ne veut pas entendre parler de lui et lorsqu'il va dans le bar du coin, c'est toute la ville qui lui fait comprendre qu'il doit partir. Mais Ash en a marre de fuir et décide de sauver sa ville. Pablo, assailli de visions terrifiantes depuis qu'il a été victime du Necronomicon, localise Ruby au crématorium local. Après une partie de cache-cache, Ash sauve Ruby des Deadites et elle lui explique qu'elle l'a appelé parce qu'elle a besoin de lui.Ayant fait n'importe quoi, elle requiert son aide pour protéger le livre de sa progéniture, en échange d'une nouvelle trêve, durable cette fois. N'écoutant que son courage (?), Ash décide de l'aider.


ASHY, SLASHY

On pouvait craindre que Ash vs Evil Dead s'essouffle après une magnifique première saison et déçoive dès son season-premiere. Il n'en est rien. L'équipe est en forme et semble parfaitement maîtriser son sujet. Il ne faut pas longtemps pour que la série ne retrouve ses habitudes dans un carnage ultra gore qui fait extrêmement plaisir. Oui, cette saison 2 s'annonce sacrément graphique et c'est tout ce que l'on demandait en ces temps où l'auto-censure et le souci de ne choquer personne règnent en maître. Ash et ses potes découpent et flinguent à tout va, avec un bonheur communicatif. Comme on pouvait s'y attendre, nos amis sont toujours aussi stupides, Ash en tête. Et c'est donc un festival de punchlines, de scènes comiques tout autant qu'angoissantes qui nous est offert dans ces 30 minutes de bonheur. Ash vs Evil Dead n'a rien perdu de son sel et il nous en met même une double dose.


Cela dit, tout ne serait qu'artifice stérile s'il n'y avait pas derrière une vraie histoire. Et, encore une fois, la série semble savoir où aller. Si le postulat de départ, Ruby qui a besoin d'Ash, peut sembler quelque peu déceptif, il ne s'agit en réalité que du tremplin nécessaire pour retrouver nos personnages. Et, là encore, ils sont étonnamment travaillés et fouillés. Bien qu'ils passent des jours tranquilles, les évènements de la première saison les les ont définitivement marqués et ils sont tous traumatisés à leur niveau. Entre un Pablo assailli de visions, une Kelly tiraillé entre ses convictions et sa part d'ombre et un Ash qui menace de perdre les pédales à tout instant à force de déni de réalité, la suite de leurs aventures nous promet de sacrés retournements de situation.

ON EN DEMANDE ENGORE

Ce premier épisode accumule les excellentes idées. Fidèle à la charte artistique de la série, il propose de nombreuses scènes totalement folles qui rappelleront le bon vieux temps aux fans les plus anciens de la saga. Et si le pilote de la saison 1 était un condensé du premier Evil Dead, les plus attentifs remarqueront ici de nombreux hommages à Evil Dead 2, ce qui nous vaut au passage une scène fantastique et cartoonesque au possible d'Ash aux prises avec sa propre ombre et quelques tuyaux récalcitrants.


Et puis comment ne pas aborder cette nouvelle saison sans parler de l'ajout majeur, le grand, l'immense Lee Majors, incarnant le père d'Ash. Si on ne le voit pour le moment que le temps d'une scène, il s'impose d'emblée comme un personnage fort de l'aventure à venir. Obsédé et raciste (il se fait appeler Cock Williams et appelle Pablo, l'immigré) il témoigne également d'un passé douloureux en lien avec les évènements des premiers films. Car, sous tout ce délire gore et drôle, c'est bien le versant mélancolique qui se dessine. Rien n'est sans conséquences dans le monde d'Evil Dead et ce que l'on fait touche aussi nos proches, détruisant leurs vies au passage. Remettre de l'ordre demande des efforts et, quoi qu'il arrive, la bonne morale ne l'emportera jamais puisque ce qui est fait est fait et que le plus important au final, est de survivre à ses traumatismes et aller de l'avant. Et rien que pour ça, merci Ash vs Evil Dead.

EN BREF

Attendue au tournant, cette deuxième saison démarre sur les chapeaux de roue. Ultra gore, super drôle et très intelligent, ce premier épisode nous prouve que Sam Raimi et ses copains maîtrisent leur sujet et savent parfaitement où ils vont. Refuser cette invitation au voyage serait une lourde erreur. Chapeau bas messieurs.

22 septembre 2016

True Detective - Nic Pizzolatto et Cary Fukanaga


Sur la toile, dans la presse, les qualificatifs fleurissent. Chef d'œuvre, date, évènement, accomplissement. True Detective a de toute évidence marqué les esprits, y compris les nôtres. L'a-t-il fait comme comme Lost, Game of Thrones ou encore Mad Men, à savoir quelques mois, à l'occasion d'une ouverture habile et pétrie de talent ? Sans doute, mais il y a dans la réussite de la nouvelle série de HBO bien plus qu'un succès de circonstance.

Nic Pizzolatto et Cary Fukanaga sont les deux artisans de True Detective, respectivement showrunner-scénariste et réalisateur de tous les épisodes. Une répartition des tâches rarissime dans le domaine des séries télé, où cohabitent des équipes de scénaristes et de metteurs en scène, traditionnellement au service d'un créateur tutélaire, tel Vince Gilligan (Breaking Bad) ou Ronald Moore (Battlestar Galactica). Mais la proximité avec le cinéma va bien au-delà du mode opératoire de True Detective.


Depuis de nombreuses années, série évènement rime avec loners (épisodes pouvant se suivre séparément, comme dans les Experts) ou Concept. C'est à dire une idée, censée être originale ou novatrice, qui donne sa forme au programme. Il peut s'agir d'un parti pris énigmatique (de mauvais acteurs survivent à un accident d'avion sur une île déserte) ou d'une ambition délirante (l'ascension puis la chute de Rome, retranscrire une fresque culte d'Heroïc Fantasy) ou de la résurrection d'un genre désuet (le récit de piraterie, la fresque de SF, le mythe du western). Rien de tout cela dans la production qui nous intéresse. True Detective narre une enquête, avec un nombre très réduit de personnages, dont le récit est bouclé à l'issue de sa première saison. Soit une forme typique du cinéma, bien loin des récits à rallonges et des enjeux multiples qui font habituellement le sel des séries anglo-saxonnes.

Voilà probablement le premier point notable et appelé à faire date de ce show brillant. Peut-être pour la première fois, une série adopte et adapte les codes du cinéma et les élève. Jusqu'à présent, Twin Peaks avait brillé par son audace, Oz par sa noirceur, Les Sopranos par leur écriture, Breaking bad par sa mise en scène (pour ne citer qu'eux), mais aucun n'était parvenu à synthétiser tous ces éléments pour en offrir cette symbiose typique du Septième Art, confirmant ce que certains pressentent de longue date : la distinction entre petit et grand écran n'a plus lieu d'être.


Affirmer que True Detective tient du chef d'œuvre est une chose, et il y a fort à parier que dans les prochains mois, quand son succès aura pris de l'ampleur et que l'œuvre aura rencontré un public plus large que celui des cinévores anglophones, apparaîtront les premiers sceptiques. Parce que la série, quoi qu'en disent ses plus fervents défenseurs, n'est pas facile d'accès, il est nécessaire de revenir plus précisément sur ses qualités.

Le mélange des genres aura été une des marques de fabrique de ce programme à part. Récit intimiste, ambiance à la Michael Mann, plan séquence à la Cuaron, récit d'infiltration, film d'horreur, plongée dans le fantastique... Idées et concepts se mélangent après être régulièrement introduits dans les épisodes successifs. Un des immenses plaisirs du visionnage provient évidemment de sa variété. D'une heure à l'autre, la narration se métamorphose, le rythme se transforme. Suivant les évolutions des personnages, les rebondissements de l'enquête, l'histoire change de peau et ce sont les couches successives d'une Louisiane cauchemardesque qui se révèlent.


S'il est question de cauchemar, son inspiration est pourtant bien réelle. En effet, Nic Pizzolatto est un romancier plusieurs fois primé (notamment en France), élevé dans l'État qui sert de décor à la série. Entouré par des parents d'une religiosité extrême, il a été directement en contact avec certains groupes « mystiques » du sud des États-Unis. D'où le sentiment de réalité vertigineux qui émane de True Detective. Comme il le répète en interview, Pizzolatto a longtemps hésité quant à la forme à donner à son récit : d'abord envisagé comme un roman, puis comme une pièce de théâtre, ce n'est qu'au bout de plusieurs années qu'il en fera un scénario, après avoir donné forme à son duo de personnages.

Si Marty et Cohle occupent à eux deux les trois quarts du récit, c'est car le show s'intéresse autant à eux qu'à leur enquête. Ces hommes sont les facettes d'une unique pièce et serait-on tenté de dire, un reflet direct de leur auteur. Loin du buddy movie, la création de Pizzolatto présente deux personnalités qui ne parviendront jamais à s'aimer, seulement à se pardonner et ultimement à espérer ensemble. En cela elles ne forment qu'un personnage unique, un caractère tiraillé entre deux aspirations (l'une, terrienne et violente, l'autre symbolique et empreinte de justice), que seule une descente aux enfers pourra réunir.


Pour donner vie à ces anti-héros, il fallait tout l'investissement d'un casting de talent. On ne dira jamais assez combien McConaughey aura fait preuve ici d'intelligence et de clairvoyance. Par son jeu, sa volonté de faire monter à bord du projet Woody Harrelson, il aura été la bonne fée d'un spectacle auquel il confère une profondeur bouleversante. Lui-même profondément religieux, le comédien donne beaucoup de lui-même à un personnage qui se nourrit de sa propre colère, de son deuil et rejette toute forme de superstition. Sa trajectoire, qui n'aboutit que dans la scène finale de cette saison, offre la première note d'optimisme après huit épisodes d'une noirceur insondable. C'est dans cette lumière inattendue que réside le véritable twist du récit, son retournement inattendu, que la grâce de ses créateurs protège de toute mièvrerie.

Ainsi la conclusion de True Detective se révèle un incroyable terrain d'analyse, en cela qu'elle offre une pléthore de révélations, alors qu'aucun nouveau fait n'est apporté et que la plupart des points d'interrogation de l'enquête ne trouvent pas de réponse. Car, comme Cohle, le spectateur qui accepte de se plonger au cœur putrescent du bayou ne cherche aucune explication, mais une vision, une lumière au cœur des ténèbres. Elle réside dans le maelström aperçu par Rust avant que le Yellow King ne l'attaque, il s'agit de cet éblouissement contenu dans les tréfonds de l'abîme, cette étincelle qu'un homme de bien est venu chercher.


Toute pièce maîtresse que soit True Detective, peut-être faut-il envisager que cette exceptionnelle réussite ne se limite à un unique coup d'éclat. En effet, on voit mal comment des créateurs, même géniaux, pourraient mécaniquement réitérer l'exploit auquel nous avons assisté. Comment repenser une histoire aussi forte, retrouver des comédiens aussi brillants ? D'autant plus que Cary Fukanaga abandonne la réalisation pour devenir producteur exécutif, lui qui sut transformer la Louisiane en un champ de ruines poisseux, transformer de vieux rites vaudous en élégies démoniaques ? Comme la foudre, les miracles ne tombent jamais deux fois au même endroit.

Autre point d'interrogation : True Detective ouvre-t-il une nouvelle ère de courage et d'inventivité télévisuels ou signe-t-il l'arrêt des festivités ? Car la série est le fruit de l'investissement de HBO (donc d'abonnés payants) et de pré-achats internationaux (comme celui d'OCS, donc d'abonnés payants), or combien de commentateurs - spectateurs, blogueurs, journalistes - ont-ils vu le show autrement qu'en le piratant ? L'idée n'est pas ici de jeter la pierre à quiconque, mais bien de rappeler qu'une des plus respectables réussites cinématographiques de notre époque est due à un service marchand et non aux joies du grand partage gratuit. Aussi est-on en droit de craindre, alors que des spectateurs de plus en plus nombreux payent de moins en moins, que True Detective reste dans les mémoires comme une exception et non comme un exemple suivi par de nombreux disciples.

06 mars 2011

Piranha 3D - Alexandre Aja



En 2006, Alexandre Aja se faisait les dents avec succès sur un slasher movie (La colline à des yeux) avant de mieux se les casser deux ans plus tard sur une misérable histoire de fantômes (Mirrors) mettant en scène Kiefer Sutherland face à des miroirs hantés. Nous sommes maintenant en 2010 et Alexandre Aja, histoire de se racheter une bonne conduite et pour se faire rembourser ses frais de dentiste, décide de s'attaquer à un genre cinématographique jusque là inédit pour lui : les films de monstres. Parallèlement à ça, notre homme étant quelque peu fatigué de réaliser des films d’horreur se prenant un peu trop au sérieux, se met en tête de réaliser une comédie horrifique bien crade en signant chez Dimensions Films pour ce vrai/faux remake du Piranha de Joe Dante réalisé en 1978.

Alors ? Notre réalisateur français préféré est-il bon pour une nouvelle visite chez le dentiste ? Pas si sûr...

Le pitch : Alors que la ville de Lake Victoria s'apprête à recevoir des milliers d'étudiants pour le week-end de Pâques, un tremblement de terre secoue la ville et ouvre, sous le lac, une faille d'où des milliers de piranhas s'échappent. Inconscients du danger qui les guette, tous les étudiants font la fête sur le lac tandis que Julie, la shérif, découvre un premier corps dévoré... La journée va être d'autant plus longue pour elle que Jake, son fils, a délaissé la garde de ses jeunes frères et soeurs pour servir de guide à bord du bâteau des sexy Wild Wild Girls !


"Baisses les yeux quand on t'parle !"

Mon avis : Dès l’annonce de ce projet en 2007, une communauté entière de fans s’est mit à fantasmer de voir débarquer dans les salles obscures THE film hommage au cinéma d’horreur des années ’80. Malgré l'espoir qui est apparu au sein de cette communauté de spectateurs gavés de films plus formatés les un que les autres, le doute et la méfiance se faisaient tout de même sentir. Car il faut bien l’avouer, avec un projet aussi casse gueule que cette relecture de Piranha en 3D, il serait très facile pour un réalisateur de se planter en beauté. Seulement voilà, c'était oublié un peu trop vite le talent d’Alexandre Aja et sa mise à jour de La colline à des yeux de Wes Craven. Les années passèrent au rythme des photos et autres teasers/trailers lâchés par une campagne marketing ultra efficace et le 01 Septembre 2010, la sentence tomba enfin : Piranha 3D est tout simplement un pur concentré de plaisir à consommer sans modération !

C'est à partir d'un scénario de Pete Goldfinger et Josh Stolberg qu’Alexandre Aja et son compère de toujours Gregory Levasseur (ici producteur et réalisateur 2nde équipe) ont presque entièrement réécrit le scénario, pour permettre à l’histoire de mieux profiter de la 3D stéréoscopique. Autant vous dire de suite que nos deux compatriotes se sont autorisés presque toutes les folies visuelles possibles et imaginables. Pour ce faire, ils se sont adjoint les services d’une solide équipe technique ainsi que d’un excellent casting. Cette combinaison gagnante permet à Aja d’exceller là ou on ne l’attendait pas forcément, la comédie régressive, graveleuse et gore. Une sorte de version horrifique d’American Pie, en fait. Du coup, le film enchaîne les scènes supers crades aussitôt désamorcées grâce au talent comique de ses comédiens. Et quand je dis comédien, je pense notamment à Jerry O’Connell.


"Ving Rhames rend son hommage à Braindead à sa manière"

Ce film pourrait être comparé à une scène de stand up, sur laquelle l’acteur nous déploie tout son talent comique en incarnant un producteur de porno (pouvant être considérer comme étant métaphoriquement le piranha humain du film) passant le plus gros de ses journées à sniffer de la cocaïne et à filmer/baiser ses Wild Wild Girls (Kelly Brook et Riley Steele en mode Grrrr).
On pourra également noter la présence au générique de Christopher Lloyd, génial en Doc Brown spécialiste du monde marin et de ses piranha préhistoriques, ainsi que celle de Richard Dreyfuss dans une séquence d’ouverture déjà culte voyant notre homme (grimer pour l’occasion en Tom Hooper) se faire croquer par les piranhas alors qu’il était tranquillement en train de pêcher. Un hommage pareil aux Dents de la mer de Spielberg, ça ne s’invente pas…ça se fait. Ou quand le plaisir coupable d’un réalisateur donne lieu à une scène jubilatoire au possible et super efficace.

Des scènes cultes comme celle-ci, Piranha 3D en contient beaucoup. Il y en a pour tous les goûts dans ce film. Préparez-vous donc à assister à de bons gros morceaux de bravoure gonflés à la testostérone, à des séquences entières remplies à raz la gueule de filles en bikinis sautant sur des trampolines et participant à des concours de t-shirts mouillés (séquence contenant d’ailleurs un sympathique caméo du réalisateur des Hostel, Eli Roth), ainsi qu’à une flopée de scènes où nos jeunes étudiants en ruts se font croquer par toute une armée de piranhas. La palme du délire visuel voulu et assumé par Aja revient à cette séquence hallucinante où l'on voit Kelly Brook et Riley Steele devenir des sirènes perdues au sein d’un ballet aquatique monté sur fond de musique classique.


"Kelly Brook Powa !!!"

En parlant de montage, ce dernier est si efficace que les 95 minutes que dure ce métrage vous paraîtront bien trop courtes, tellement courtes que vous en viendrez à souhaiter que la version longue du film sorte le plus rapidement possible, histoire de vous refaire un shoot. D'ailleurs, cette director’s cut, plus longue de 6 minutes par rapport à la version salle, est volontairement bloquée par Sony (le détenteur des droits) depuis maintenant plusieurs mois dans le seul but de vous faire repasser à la caisse lorsque les DVD et BluRay de Piranha 3D se seront bien écoulés. No comment…

Pour ce qui est de la 3D, le résultat est on ne peut plus satisfaisant pour un film ayant eu un budget presque 20 fois moins élevé que celui d'Avatar et ayant connu une phase de post production des plus chaotique. De l'aveu même d'Aja, la qualité des effets visuels et de la 3D du film ne représentent que 80% du rendu final. C'est donc essentiellement dans la profondeur de champ que la 3D montre ses limites, tout en privilégiant les effets dîts jaillissants, offrant ainsi aux fans du genre quelques plans gore des plus réussis. Différent d'Avatar mais autrement plus efficace.

Piranha 3D est un fantasme devenu réalité et rien que pour ça, nous nous devons de dire un grand merci à Alexandre Aja pour la passion, l'audace et le sérieux qu'il a donné à pareil projet. Et comme le dit la tagline de l'affiche, Piranha 3D est « Sea, Sex…and Blood ».


No comment