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27 juillet 2018

Hôtel Artémis - Drew Pearce


HÔTEL CALIFORNIA 

Impossible de ne pas penser à l'hôtel Continental de John Wick face à l'hôtel Artemis. Logé dans les ruelles mal famées d'un Los Angeles aussi futuriste que lugubre, l'établissement cache un étage ultra-sécurisé, réservé aux membres très exclusifs d'un club composé de criminels de premier ordre, lesquels peuvent venir être soignés grâce à une technologie de pointe. Avec des règles claires : interdiction de se battre, de tuer ou de porter des armes, au risque d'être exclu.

Peu ou prou le code de conduite des assassins dans John Wick et John Wick 2, et l'une des facettes les plus amusantes des films avec Keanu Reeves. Co-scénariste d'Iron Man 3 également passé sur la saga Mission : Impossible, Drew Pearce signe ici son premier film, épaulé par un casting en or. Autour de Jodie Foster, de retour en actrice après Elysium et 5 ans d'absence, il y a Dave Bautista, Sofia Boutella, Sterling K. Brown, Charlie Day, Jeff Goldblum ou encore Zachary Quinto, rassemblés pour donner vie à une galerie de personnages décalés, réunis dans cet hôtel pas comme les autres pour quelques heures de chaos sanglant et sans fin.


NO FIGHT CLUB 

Attention à ne pas attendre de ce Hotel Artemis un film d'action survitaminé à la John Wick ou à la Atomic Blonde, où tout tourne autour de scènes de castagne dures et extrêmes, et d'une caméra qui s'attarde sur la brutalité des cascades. Ici, la baston compte moins que la tension, et le chaos est plus diffus. Il sera moins question d'en mettre plein les yeux dans un grand mouvement cartoonesque ou ultra-violent, que de plonger le spectateur dans un futur bizarroïde et rétro-futuriste.

En arrière-plan, tandis que se prépare l'apocalypse entre les murs tapissés de moquette de l'Artemis, Los Angeles est remuée par de violentes émeutes suite à un soulèvement du peuple face aux puissants. La violence gronde en fond et se rapproche, alors que se mettent peu à peu en place les pièces et pions du jeu de massacre. Entre les secrets des uns, les obsessions des autres et les missions à assurer, la partie est tendue.


Parce qu'il a d'autres ambitions et n'en a pas les moyens de toute façon (Hotel Artemis a coûté 15 millions, deux fois moins que le premier John Wick ou Atomic Blonde), Drew Pearce ne se concentre donc pas sur l'action et ne cherche pas à rivaliser avec les concurrents sur ce terrain. Ce sera une source de frustration pour ceux qui attendait une sorte de Shoot' Em Up ou The Raid, mais une agréable petite surprise pour ceux qui se laisseront embarquer dans cette aventure qui ne ressemble à à peu près rien.

ART DECONNE

Hotel Artemis amuse d'emblée par son atmosphère et son univers. L'hôtel rétro-futuriste semble tout droit sorti d'une histoire à la Agatha Christie, avec ses moquettes, ses vieilles lampes, ses tapisseries ridicules et ses lumières basses. Le film s'amuse avec les stéréotypes, de la femme fatale (Sofia Boutella et sa robe rouge absurde) au costard cravate (Sterling K. Brown) en passant par la vieille dame ronchonne (Jodie Foster, grimée en mamie asséchée). Il les brise d'autant mieux qu'au-delà de jouer bien évidemment avec les clichés, il replace l'histoire dans un univers futuriste.


Les chambres poussiéreuses cachent des appareils médicaux incroyables, et les vieux placards, des serrures ultra-modernes. Ce grand écart entre les couloirs de grand-mère et les écrans du futur donnent un petit vertige à Artemis. A tous les niveaux, la direction artistique est séduisante, et chaque recoin de décor prend vie en quelques images. Qu'une porte s'ouvre avec une technologie moderne tandis qu'une autre s'active avec un bouton cachée comme dans le manoir de Cluedo, et cet hôtel prend des airs d'attraction amusante.

Hotel Artemis bénéficie aussi d'un casting qui rivalise de charisme, et tire le meilleur de rôles globalement peu creusés. Si l'infirmière incarnée par Jodie Foster souffre d'une grosse lourdeur en terme de ficelles dramatiques, et se révèle la moins intéressante, le film gagne une somme de petits instants tour à tour drôles et touchants grâce notamment à Sofia Boutella, Sterling K. Brown, Charlie Day et Dave Bautista. 


Avec en plus quelques saillies bien violentes, et une tendresse inattendue qui prend peu à peu sa place dans l'intrigue, Hotel Artemis est un film étrange, curieux, sorti de nulle part avec une foule d'envies et d'idées. La plupart ne sont pas exploitées autant qu'elles le mériteraient, l’atmosphère apocalyptique qui s'empare des rues et le parallèle avec le déséquilibre social des puissants membres du club reste trop esquissé, et le grand huit espéré retombe finalement bien vite dans le climax. Mais au-delà de ces défauts et ratés, le premier film de Drew Pearce tente quelque chose de très amusant et excitant, qui étonne et charme. Et qui mérite un petit coup d'œil pour tout amateur du genre.

EN BREF

Sans aller jusqu'au bout de ses idées, et vraiment exploiter son univers et ses personnages, Hotel Artemis se révèle bien plus amusant, excitant et décalé que bon nombre de films du genre.

10 juillet 2018

Retour vers le Futur - Robert Zemeckis


Derrière son énergie tonitruante et ses allures de comédie teenager matinée de science-fiction, Retour vers le futur se révèle être une démonstration implacable de mise en scène et une géniale aventure qui sera source d'inspiration pour beaucoup mais que très rarement égalé... voire jamais !

Adulé instantanément et dépassant très vite le titre de film générationnel pour s'inscrire dans les méandres de la culture pop, Retour vers le futur ouvrira littéralement les portes de la gloire à son réalisateur Robert Zemeckis et à sa vedette Micheal J. Fox. Car si les deux naviguaient déjà dans les eaux hollywoodiennes depuis quelques temps, leur collaboration restera à jamais dans les annales au risque même de laisser une sacrée ombre sur leur carrière respective. Mais les deux tireront profits de l'expérience, l'un s'imposant comme un metteur en scène consciencieux, le second comme l'une des figures mythiques des années 80. Une consécration évidente aujourd'hui mais pourtant pas assurée à l'époque: la conception du film connaîtra moult embûches ! Explications.


Lorsque le script de Retour vers le Futur fait son entrée dans les divers bureaux de production, les choses ne sont pas gagnées : loin de là ! Robert Zemeckis, à cette époque, n'a pas encore la réputation de grand réalisateur qu'on lui connait : papa d'une poignée de courts-métrages qu'il a mis en scène à l'université et qui lui a valu un award étudiant (pour Field of Honnor), il s'est vaguement fait remarqué avec ses deux premiers longs-métrages (Crazy Day en 78 et La grosse magouille avec Kurt Russell plus tard) mais est surtout connu pour avoir pondu, avec son compère de toujours Bob Gale, l'histoire du démentiel 1941 de Steven Spielberg. D'ailleurs c'est cette rencontre qui va lui mettre le pied à l'étrier et ce même s'il fréquente le même groupe d'amis composé de George Lucas, John Milius ou encore Brian De Palma. Car depuis quelques temps le duo ne parvient pas vraiment à percer: le scénario qu'ils ont rédigé se fait refouler pour diverses raisons. Inspiré par un délire de Gale (il tente de s'imaginer ami avec son père lorsque celui-ci était adolescent), Retour vers le futur connait tout d'abord un refus catégorique des studios Disney : le fait que le jeune héros, Marty, connaisse une romance avec sa mère trouble véritablement les dirigeants. Retravaillant pour rendre ce rebondissement narratif anecdotique, ils proposent alors une version édulcorée mais essuient un nouvel échec. Pire encore, les autres studios trouvent la trame niaise et peu courageuse comparée à l'humour provocant des teen-movies du moment !


Ils sont alors pris en charge par Spielberg, déjà producteur de La grosse magouille, et qui tente d'établir son nom comme marque de fabrique : il accepte que l‘on vende le projet sur son nom et Retour vers le futur est enfin accepté par la Universal qui émet tout de même quelques réserves : d'une part, le script devra être remanié pour des raisons budgétaires. Ensuite, la réalisation sera confiée à une tierce personne. Contraint d'accepter les conditions et désireux de se faire légitimement accepter aux manettes, le duo réécrit tentant d'aller à l'essentiel en s'affranchissant des réelles difficultés. A commencer par la machine à voyager dans le temps: initialement pensée telle un laser puis imaginée en frigo exposé à des radiations atomiques, ils évoquent enfin une simple voiture, la fameuse DeLorean, choisie pour sa plastique futuriste. Les problèmes étant réglés au fur et à mesure, il reste cependant la place de réalisateur à reconquérir: celle-ci est alors convoitée par Leonard Nimoy, mythique Spock, qui se verrait bien faire une pause entre la réalisation de deux volets de Star Trek. Heureusement, il prend du retard sur l'écriture du script de Star Trek IV : Retour sur Terre et il abandonne, la réalisation incombant à Zemeckis ! Surtout que celui-ci a, entre temps, accepté un film de commande passé par Michael Douglas : A la poursuite du diamant vert est un succès et Zemeckis est accueilli les bras ouverts !

Un réalisateur aux commandes, la production peut commencer. La construction des décors, éléments décisifs de la qualité du métrage, n'est pas un problème puisque Universal met à la disposition de la production ses plateaux extérieurs déjà en place : ainsi le tournage de la plupart des plans extérieurs se déroulera dans le même cadre que celui de Gremlins, autre production estampillée Spielberg. Reprenant fatalement l'ambiance très Capra du film de Dante, la petite ville de Zemeckis, Hill Valey, obtient tout de même une nouvelle Tour de l'horloge, mais totalement identique à celle présente dans Du Silence et des ombres de Robert Mulligan. A une exception près: le carillon a été remplacé par celui présent dans La machine à explorer le temps de George Pal. Quelques références assumées et glissées parmi tant d'autres, les clins d'œil étant légions : Monte là-dessus ! avec Harold Lloyd, Chitty Chitty Bang Bang, C'était demain, Star Wars, plusieurs Kubrick (2001, Orange Mécanique...), quelques uns avec Reagan (La reine de la prairie) ou même ses propres films (The lift)... Zemeckis tend discrètement quelques perches aux cinéphiles. Pour l'anecdote, Reagan lui-même sera tellement fan des allusions faites à sa personne qu'il s'offrira une copie du film et reprendra même la fameuse phrase « Là où on va, on n'a pas besoin de route ! » pour l'un de ses discours.


Avec un budget de 19 millions de dollars et le mentor Spielberg (entouré de sa clique composée de Frank Marshall et Kathleen Kennedy) veillant aux grains , Zemeckis est totalement libre: il impose Christopher Lloyd dans le rôle du Doc Brown alors qu'on lui préfère John Lithgow ou Jeff Goldblum, il fait apparaître ses connaissances dans le film (Deborah Harmon par exemple). Subsiste tout de même un problème de taille : Marty n'a pas d'interprète. Michael J. Fox, acteur adulé et spécialisé dans les feuilletons à minettes, ne peut se libérer pour le tournage : suite à son apparition dans le tendancieux Class 1984, son image s'est prise un coup et il est obligé de continuer son rôle récurrent dans la série Sacrée famille. Spielberg propose alors C. Thomas Howell avec qui il a déjà collaboré sur E.T, l'extra-terrestre et qui est de plus en plus populaire grâce à des films tels que Outsiders ou L'aube rouge. Peine perdue, Sheinberg, producteur, impose Eric Stoltz. Zemeckis entame le tournage avec celui-ci. Après près de cinq semaines, Stoltz est viré pour différents artistiques et on propose à nouveau à Fox : ce dernier accepte mais, sous contrat, il ne peut abandonner la série sur laquelle il est engagé. Aucun problème, Retour vers le futur sera tourné entre 16h00 et 4h00 du matin, l'acteur passant d'un plateau à l'autre et ne dormant que deux heures par nuit !

Un tournage de folie, le rythme étant pour le peu tendu : se rendant compte de l'impressionnante différence de taille entre Lloyd et Fox, Zemeckis doit abandonner une sous-intrigue pour mieux se consacrer à la mise en scène et plus précisément au travail sur la profondeur de champs, histoire de faire illusion. Au montage, il mise avant tout sur le rythme évinçant à nouveau quelques séquences et parvient à imposer les partitions de son compère Alan Silvestri : Spielberg, détestant les mélodies de celui-ci sur A la poursuite du diamant vert, finit par accepter en entendant l'orchestration de Retour vers le futur de manière anonyme. Reste tout de même Sheinberg qui persiste et qui, convaincu qu'un titre possédant le mot « futur » ne peut fonctionner au box-office, réclame que l'on rebaptise le métrage « L'homme de Pluton ». L'histoire ne lui donnera guère raison puisque le film engrangera plus de 350 millions de dollars à travers le monde le positionnant ainsi en première position devant des mastodontes comme Rocky IV, Rambo: la mission. Retour vers le futur met même la pâté aux autres productions de Spielberg qu'il les réalise (La couleur pourpre) ou pas (Les Goonies) ! Et Zemeckis dans tout ça ? Tandis que la Universal comptait les billets, il entrait à nouveau en production mais cette fois-ci à une nouvelle échelle : celle de Qui veut la peau de Roger Rabbit ?


Et que reste-t-il aujourd'hui de Retour vers le futur ? Si le film est devenu avec le temps un modèle du genre, c'est parce qu'il possède assurément quelques atouts non négligeables : forte de personnages hauts en couleurs, originaux, brillamment écrits et auxquels une pléiade d‘acteurs apporte une réelle fraîcheur (parmi lesquels Crispin Glover et Lea Thompson), l'intrigue s'affranchit du sensationnalisme qu'implique généralement le concept du voyage dans le temps pour se consacrer à l'émotion. Finalement, rien de plus impressionnant qu'une rencontre avec ses futurs géniteurs sur fond de carte postale nostalgique des années 50... Paradoxes temporels et aventure œdipienne, c'est à cela qu'est confronté Marty qui amène, par la même occasion, l'âme du rock'n roll dans une Amérique puritaine et rétrograde. Une exaltation et un dynamisme communicatif qui agit directement sur le spectateur.

EN BREF

Pur moment de bonheur, Retour vers le futur se révèle être avec le temps l'une de ces bandes immuables et toujours aussi jubilatoires. Vif, décomplexé, novateur, respectueux, le tour de force de Zemeckis s'impose certainement comme l'une des pépites du cinéma popcorn, une de celles que l'on revoit toujours avec autant de plaisir et ce une à deux fois par an ! Tout comme ses deux suites, toutes deux aussi frappées, et qui forment ainsi l'une des plus brillantes trilogies qui soient, nom de Zeus !

06 juillet 2018

American Nightmare 4 : Les origines - Gerard McMurray


Le premier volet de la franchise American Nightmare était une véritable purge mal agencée et mal exploitée. American Nightmare 2 explorait mieux le concept original sans impressionner, quand American Nightmare 3 : Election jouait habilement de l’idée de base pour instaurer un propos politique pertinent, malgré un scénario peu élaboré. Dans American Nightmare 4 : Les origines, James DeMonaco revient sur la première Purge, dans l'espoir de faire mieux. Verdict.

THE DEATH OF A NATION

American Nightmare 4 : Les origines (The First Purge en version originale) part d'un principe particulièrement passionnant et alléchant : comment la nuit cauchemardesque de crimes, de délits et de meurtres en tout genre, a été mise en place sur le territoire américain ? Ainsi, les premières minutes du long-métrage réalisé par Gerard McMurray - qui prend la relève d'un James DeMonaco uniquement scénariste ici - nous plongent quelques jours avant la première Purge, avant de se lancer dans le grand bain.

Dans un style proche du documentaire, s'enchaînent reportages télévisés, interviews des nouveaux Pères fondateurs et des experts sociaux, ou discours du Président des Etats-Unis, pour nous présenter le projet du gouvernement. Ainsi, avant de devenir un phénomène national, la Purge a été testée sur l'île de Staten Island, grandement défavorisée, pour analyser le comportement de la population américaine et la fiabilité du concept.




Evidemment, la présentation de cette première nuit infernale, où les citoyens cobayes qui acceptent de participer sont payés par la NFFA (parti des Nouveaux Pères Fondateurs de l'Amérique), était le moyen idéal de développer un propos politique piquant. American Nightmare 4 : Les origines tente ainsi de décrire les motivations politiques, la corruption ambiante et surtout de décortiquer la société américaine. Une nation cadenassée entre les extrêmistes conservateurs et les progressistes libertaires, entre nationalistes et mondialistes, entre racistes et cosmopolites...

Le précédent volet de la franchise mettait en avant une politicienne démocrate progressiste et un républicain fanatique (non sans rappeler Hillary Clinton et Ted Cruz à l'époque), s'affrontant à quelques mois des élections. La franchise, décidée à devenir un miroir de l'Amérique plus qu'une saga horrifique depuis Election, nous livre alors un quatrième film pastichant l'Amérique trumpienne.

Il dépeint un gouvernement qui surfe sur un populisme évident, s'octroie les faveurs des populations les plus démunies, en profite jusqu'à la moelle avant d'abandonner sur le bas-côté ces mêmes citoyens trompés.




MAKE AMERICA DIVIDED AGAIN

Sur le papier, American Nightmare 4 : Les origines avait donc des choses passionnantes à raconter et un sous-texte très riche à développer. Un postulat rapidement écarté, le film laissant tomber toutes portées sociales, politiques, économiques ou historiques au profit d'un faux-thriller dramatique sur fond de film d'action bourrin vide de sens.

Le long-métrage enchaîne alors les rencontres armées, les cache-cache faussement effrayants et les révélations passablement anodines. Pas avare en action, Gerard McMurray offre certes une ou deux scènes très bien exécutées (un combat en plan-séquence dans une cage d'escalier) et un final explosif largement inspiré de The Raid (la maestria en moins). Cependant, si la réalisation est plutôt bien tenue, aucune image ne marquera durablement la rétine.

Pire : le réalisateur n'arrivera jamais à créer une once de tension au milieu de ce ramassis de déflagration. Un désintérêt profond dû à une écriture des personnages au mieux ratée, au pire oubliée. Les protagonistes sont tous plus insignifiants les uns que les autres, quand ils ne sont pas tout simplement exaspérants (la voisine de la jeune héroïne) ou de simples ressorts scénaristiques à l'image de Skeletor, seul personnage un tant soit peu intrigant du film.




A côté de quelques visages connus comme Marisa Tomei (dont le rôle se révélera presque plus nul que celui de Channing Tatum dans Kingsman : Le Cercle d'or) et Melonie Diaz (qui apparaît 25 secondes), le film est porté par une troupe d'acteurs inconnus, menés par Lex Scott Davis et Y'lan Noel. Et en plus d'être desservis par l'écriture, leur casting dans le cadre d'un tel film socio-horrifique interroge.

En effet, loin de la diversité progressiste présentée par Blumhouse, le choix de comédiens afro-américains ressemble surtout à un opportunisme marketing à peine dissimulé, quelques mois après les succès retentissants de Get Out et Black Panther au box-office. Une décision qui rappelle finalement (et paradoxalement) les actions politiques du parti Républicain que veut dénoncer le film puisque ces héros répondent à des stéréotypes gênants sur la drogue, la violence ou l'humour et ne se sont jamais mis en valeur.

EN BREF

Les origines de la Purge avaient de quoi passionner et captiver à l'heure de l'Amérique de Trump. Malheureusement, le long-métrage délaisse rapidement son propos politique pour livrer un film d'action bourrin sans fond et particulièrement cliché.

29 juin 2018

Sicario : La Guerre des cartels - Stefano Sollima


En 2015, Sicario avec Emily Blunt, Josh Brolin et Benicio Del Toro devait durablement assoir l’éclatante réputation de Denis Villeneuve (Prisoners, Enemy, Blade Runner 2049). Si l’annonce d’une suite de ce thriller crépusculaire ne date pas d’hier, elle pouvait sembler un tantinet absurde, la tonalité du film laissant peu de place à l’installation d’une franchise, au sens où l’entend actuellement l’industrie hollywoodienne. Cette dernière est pourtant devenue réalité. Elle s'appelle Sicario : La Guerre des cartels, et c'est Stefano Sollima qui s'en est chargée.

ALL CARTELS ARE BASTARDS

Là où on pouvait redouter que ce Sicario : La Guerre des cartels échoue entre les mains d’un exécutant sans génie, tout en jouant très opportunément des relations plus que tendues entre les Etats-Unis de Donald Trump et les autorités mexicaines, c’est à une danse plus réjouissante et macabre que nous sommes conviés. Un écueil qu’aura justement évité l’embauche de Stefano Sollima, avec le retour de Taylor Sheridan au scénario.


Réalisateur des épisodes de Romanzo criminale, de Suburra et du trop méconnu A.C.A.B., le cinéaste est rompu à l’art de représenter les ravages de la violence, tout comme la cartographie d’une criminalité sous-terraine et toute-puissante. Quand Villeneuve faisait des cartels mexicain une pieuvre omniprésente, capable de surgir aussi bien dans un dîner du Nouveau Mexique, au cœur d’une villa luxueuse, dans les fondations d’un bâtiment anonyme ou en plein embouteillage, Sollima prend l’exact contre-pied de son prédécesseur.

Le Cartel est partout, et par conséquent nulle part. Sitôt nos soldats de fortune à ses trousses, c’est un nouveau chausse-trappe qui se referme sur eux pour les transformer en hachis parmentier. Alors que l’ultra-violence sature l’écran, souvent maculé de viscères et matière cérébrale, que des passeurs fous de la gâchette s’énervent ou que paniquent des flics corrompus, on découvre progressivement combien l’adversaire est puissant, insatiable, mais surtout insaisissable.

"Avoir un bon copain."

FRONT TIERS

Ce principe permet au metteur en scène de dérouler un discours politique limpide mais terrible, en forme de réquisitoire contre les politiques occidentales de lutte contre le terrorisme. Car dans Sicario : La Guerre des cartels, une série d’attentats imputés rapidement aux passeurs dépendant des Cartels mexicain pousse les autorités américaines à les assimiler aux organisations terroristes « classiques », afin de leur déclarer la guerre.

Dès lors, le métrage peut interroger la propension des Etats-Unis (mais pas seulement) à exploiter ses propres tragédies pour s'en prendre à l’ennemi du moment, répandant un chaos qui ne pourra être endigué que par un surplus de brutalité extrême. Le monde que décrit Sollima (le nôtre) est celui du flou permanent, de l’affaiblissement des frontières, de la balkanisation totale et irrémédiable de tous les combats, de toutes les valeurs, par ceux-là mêmes qui prétendent les sacraliser.


Pour ce faire, le réalisateur use de toute son expérience de chorégraphe balistique. Explosions, ballet de fusillades, opérations clandestines, vendettas urbaines : tout y passe, avec une maestria technique qui sidère le plus souvent. Alternant hyper-réalisme et découpage iconique, connectés par un montage étouffant, l’image impulse au spectateur le pouls délirant d’une intrigue d’une rare cruauté.

BENICIO DEL MUERTO

Pour arriver à ce résultat, Stefano Sollima choisit de s’éloigner de Denis Villeneuve en matière d’écriture des personnages. L'épisode précédent faisait de ses porte-flingues de quasi-monolythes et usait de ses protagonistes comme autant d’effets de manche, jusqu’à s’en désintéresser presque totalement lors de son ultime tiers. Ils sont ici le moteur d’un récit où l’humain reprend progressivement sa place.

BOOM !

Sauf qu’ici, la montée en puissance de l’humanité au cœur du déroulé narratif n’est pas synonyme de chaleur, sinon celle des canons rougis appuyés sur les tempes de quidams innocents par Josh Brolin et Benicio Del Toro. Tous deux forment un duo létal irrésistible, l’alliance d’intérêts divergents, mais réunis par une soif de chaos inextinguible. Ils incarnent brillamment la folie d’une guerre motivée uniquement par sa propre perpétuation.

Au sein de ce tableau fumant, saturé d’idées de mise en scène, on regrettera une poignée de choix narratifs et twists dans le dernier acte, pensés pour amener un peu de surprise au sein d’une histoire dépressive, ou tout simplement motiver le public à retrouver ses anti-héros pour un troisième volet déjà évoqué. Ainsi, quelques tentatives d'adoucir les personnages sonnent étrangement faux, quand ils se mettent soudain à opérer des choix à la limite de l'absurde. Ces anicroches ne sont pas suffisantes pour altérer le plaisir pris devant le film, mais lui interdisent d’échapper complètement à sa nature de suite destinée à laisser le spectateur sur sa faim, plutôt que repus.

Ne jamais énerver un automobiliste mexicain.

EN BREF

Réquisitoire contre une guerre motivée seulement par sa propre continuation, ce nouveau Sicario est plus agressif et tétanisant que jamais, en dépit de certaines facilités d'écriture.

23 avril 2018

Nous sommes l'humanité - Alexandre Dereims


Le cinéma, ce n'est pas que des super-héros, des films d'action ou des films d'horreur. Il sert aussi à parler de la vraie vie, avec de vrais gens. Mais, encore plus important, il arrive que, parfois, il nous montre quelque chose que nous n'aurions jamais dû voir.

IL ÉTAIT UNE FOIS L'HOMME

Dire que le monde va mal actuellement n'est pas une parole audacieuse. Ni même une nouveauté. D'aussi loin qu'on se souvienne d'ailleurs, il en a toujours été plus ou moins ainsi. Guerres, massacres, famines, épidémies, obscurantisme et économie désastreuse, autant de facteurs qui nous impactent constamment, au jour le jour, sans même que nous en ayons forcément conscience. Si la période semble plus délicate que jamais et que l'on voit partout s'élever de pseudos sirènes apocalyptiques, couplées à l'accélération de nos modes de vie, il est évident que nous ne sommes plus vraiment humains. Ou peut-être que si justement : nous ne l'avons jamais autant été et c'est bien ce qui constitue le problème, parce qu'au fond nous ne sommes pas fait pour vivre ainsi. Pourtant, c'est un mode de vie que nous acceptons implicitement. Pire encore, que nous choisissons, tous les jours, et que nous alimentons par nos silences. Mais il n'est pas dit que ce soit, au final, la bonne solution.


La sortie d'un documentaire comme Nous sommes l'Humanité arrive donc à point nommé pour nous rappeler qu'une autre vie existe, qu'à l’origine tout était plus simple et qu'il faut obligatoirement en prendre conscience. C'est un document d'exception que nous offre aujourd'hui le grand reporter et réalisateur Alexandre Dereims (lauréat du prix Albert Londres en 2009) en nous invitant, pendant 90 minutes, à partager la vie de la tribu des Jarawas. Probablement, les derniers descendants des premiers êtres humains, ceux des origines, venus d'Afrique et d'Asie il y a plus de 70.000 ans et qui n'ont pas changé leur mode de vie depuis.

A l'heure actuelle, ils ne sont plus que 400, retranchés sur une île paradisiaque au large de l'Inde, menacés par un gouvernement dictatorial qui souhaite leur disparition, et dont les forces militaires les surveillent 24 heures sur 24. Isolé du reste du monde, ce peuple n'avait jamais accepté qu'un "étranger" ne l'approche dans son quotidien, ni ne le filme, et encore moins qu'il ne partage, le temps d'un tournage, son mode de vie. C'est pourtant l'exploit accompli par Alexandre Dereims, au terme de 5 années de travail en totale indépendance, bravant les interdits et le danger d'une lourde peine de prison puisque le gouvernement indien condamne quiconque s'approche de la tribu de 7 ans de prison. Alexandre Dereims et son équipe y sont allés 4 fois pour ramener ces images. On vous laisse faire le calcul.


THIS IS US

Nous sommes l'Humanité nous montre donc, sous un axe anthropologique, le mode de vie et les coutumes de cette tribu perdue. Pacifistes mais très conservateurs de leur culture, les Jarawas exposent sans aucun secret leur quotidien et leur philosophie de vie : pêche, cueillette, chasse et artisanat, tout autant qu'ils nous mettent face à une évidence particulièrement simple : au fond, nous sommes tous pareils et nous cherchons tous la même chose : une vie paisible, un amour partagé, une communauté. Ce qui impressionne, c'est bien sûr la sagesse simple (mais pas simpliste) et évidente qui se dégage des nombreux témoignages. Une évidence que nous avons visiblement perdu avec le temps et le progrès et qu'il ne serait pas inintéressant de retrouver.

D'un point de vue formel, le film est magnifique. Qu'il s'agisse de crépuscules envoûtant sur une plage, d'une jungle dense et vivante, le film entier transpire la vie, couplé à une bande-son toute aussi riche. On y retrouve clairement des inspirations visuelles et picturales héritées de Werner Herzog et Terrence Malick et Alexandre Dereims aime visiblement ses sujets tant il les filme avec douceur et bienveillance. Cela dit, il ne faut pas se méprendre : Nous sommes l'Humanité ne profite pas de son sujet pour nous asséner un discours passéiste ou moralisateur (le piège le plus facile) par rapport à nos sociétés modernes. Il n'y a pas d'un côté les gentils Jarawas et les méchants autres. Si la menace "civilisée" est bien présente (et clairement exprimée par les Jarawas eux-mêmes) elle est acceptée comme un état de fait et la mort programmée de cette société tribale ne fait aucun doute. Ce qui rend le film encore plus émouvant, et important.


Nous sommes donc bien en présence d'une rencontre entre deux mondes au sein d'une même planète, des retrouvailles avec une racine commune et oubliée, tout autant que d'un témoignage exceptionnel que nous ne reverrons plus. Et c'est en cela que Nous sommes l'Humanité est de la plus haute importance. Par un effet d'ironie typique, le film n'a bénéficié d'aucune aide officielle pour se monter et doit son existence à plusieurs campagnes de financement participatif. Sa sortie en salles, calée au 2 mai prochain, est elle aussi problématique puisque c'est à l'équipe du film de payer elle-même les salles dans lesquelles le film pourra être projeté, puisqu'aucun distributeur ne soutient le projet. Il est donc de notre devoir de soutenir et d'aller voir un tel film, document inédit et bouleversant sur notre propre humanité perdue. Et après, si vous le voulez bien, on laisse les Jarawas tranquilles, d'accord ?


EN BREF

Magnifique, touchant, troublant et émouvant, Nous sommes l'Humanité est un document d'exception et précieux sur un peuple qui se sait condamné. Une façon de nous rappeler notre humanité tout comme une manière de nous poser des questions cruciales sur notre devenir. Et tout ça, grâce à des mecs à moitié à poil dans une jungle. Balèze.

04 avril 2018

Kings - Deniz Gamze Ergüven



Festival de Cannes, César, Oscar, Golden Globes : Mustang a propulsé Deniz Gamze Ergüven sur le devant de la scène en 2016. La réalisatrice franco-turque est de retour avec son deuxième film, tourné en anglais avec deux pointures hollywoodiennes : Kings, avec Halle Berry et Daniel Craig au cœur d'une évocation des émeutes de Los Angeles en 1992, autour du scandale Rodney King.


QUEEN

Le chemin emprunté par Kings n'a pas été aussi calme et lumineux que prévu. Après le succès phénoménal de Mustang en 2015 qui a résonné jusqu'aux Etats-Unis, le deuxième film de Deniz Gamze Ergüven et son premier en anglais était a priori un rendez-vous glorieux, surtout avec deux acteurs hollywoodiens de prestige (Halle Berry et Daniel Craig) et un sujet si fort (une évocation des émeutes de Los Angeles en 1992, suite à l'affaire Rodney King). Kings a d'ailleurs été présenté au festival de Toronto en 2017, devenu la plate-forme de lancement des studios pour la saison des Oscars.

Sauf que l'accueil critique a été glacial et que très vite, le film a gagné une sale réputation. Que Detroit de Kathryn Bigelow n'ait pas rencontré le succès escompté (16 millions de dollars au box-office mondial) l'été dernier, sur un sujet similaire (les émeutes de 1967), n'a pas dû aider. Un parallèle d'ailleurs amusant puisque la réalisatrice oscarisée pour Démineurs avait clairement traité l'affaire Rodney King dans son film de science-fiction Strange Days. Toujours est-il que Kings arrive enfin dans les salles français, et mérite un bien meilleur traitement tant le film est fort et intéressant.


BRILLE UN AUTRE JOUR 

Suite à l'acquittement le 29 avril 1992 des quatre policiers filmés en train de frapper Rodney King en mars de l'année précédente, des centaines d'afro-américains expriment leur colère et indignation dans les rues de Los Angeles. Une étincelle qui aura enflammé une communauté abandonnée et maltraitée, avec un bilan effrayant de plusieurs milliers de blessés, une cinquantaine de morts, des milliers d'arrestations et de nombreux bâtiments détruits.

Kings est construit autour de deux poles : celui des adultes et celui des adolescents, divisés dans le chaos des émeutes le temps d'une nuit électrique et bruyante. Les stars sont dans la première case, Halle Berry incarnant une mère de famille débordée, qui recueille des enfants en difficulté, tandis que Daniel Craig est son voisin, écrivain alcoolique, bougon et colérique. Si les deux acteurs sont bien évidemment les visages du film d'un point de vue marketing (avec néanmoins un beau choix du distributeur français de mettre les enfants en avant sur l'affiche), ils sont aussi la faiblesse de Kings


Deniz Gamze Ergüven a beau affirmer qu'à peu près tous les éléments de son scénario sont tirés de faits réels, la relation entre les deux personnages semble trop artificielle pour convaincre, et embarque le film dans une direction trop différente du reste. La juxtaposition de leurs mésaventures presque comiques, et des drames vécus par les adolescents, créé un étrange fossé au sein du métrage, qui semble tiraillé entre deux énergies. C'est ce qui empêche l'histoire de véritablement s'envoler.

LA FUREUR DE VIVRE

Car le vrai coeur de Kings bat ailleurs. Du côté des adolescents, pris dans le tourbillon de leurs petits sentiments et des grandes émotions de leur pays, le film se révèle particulièrement puissant et évocateur. Au détour d'une traversée hallucinée de nappes de fumée qui transforment Los Angeles en décor de film d'horreur, d'une apparition aussi tendre que lumineuse d'une fille pas comme les autres, ou d'une introduction tétanisante d'une violence absolue, Deniz Gamze Ergüven confirme ses talents évidents de réalisatrice, capable de composer une image et un cadre de pur cinéma.


Elle rappelle aussi son regard précis en terme de casting et direction de jeunes acteurs, avec notamment les excellents Lamar Johnson et Rachel Hilson. Tous deux sont excellents dans Kings, et portent à la perfection sur leur visage la violence de l'adolescence brisée par les évènements  L'actrice est particulièrement épatante, mini-tornade qui passe de la femme à l'enfant à un regard et un cri. 

Si Kings souffre donc d'une construction un peu bancale, qui l'empêche de véritablement trouver son identité et sa voie. Le poids de deux acteurs du calibre de Halle Berry et Daniel Craig y est certainement pour quelque chose, tant ils alourdissent le film une fois réunis dans leurs propres mésaventures. Mais peu importe : en face, la puissance des jeunes est magnifique, et suffit à embraser le film en quelques séquences.


EN BREF

Kings souffre d'une construction bancale et d'une partie plus faible autour des deux stars hollywoodiennes, mais brille du côté des adolescents, superbement interprétés et filmés.

31 mars 2018

Ready Player One - Steven Spielberg


Depuis Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, unanimement vomi par le public et la presse, suivi d’un Tintin accueilli dans une regrettable indifférence, Steven Spielberg n’avait pas embrassé à bras le corps le cinéma d’aventure. Maître encore incontesté du grand huit hollywoodien, son retour aux affaires ludiques était scruté avec d’autant plus d’impatience qu’à l’occasion de Ready Player One, il s’intéresse au jeu vidéo et à la virtualité.

WAR ON EVERYONE

La communauté des joueurs et les univers qu’ils explorent ou ressassent forment depuis les années 90 un véritable champ d’honneur où Hollywood se sera systématiquement cassé les dents, à coup d’adaptations opportunistes de licences, de tapinage éhonté en direction de produits culturels dont l’industrie ignore tout. Par conséquent, voir Spielberg, gamer devant l’éternel, parmi les architectes majeurs de la geekerie contemporaine, ausculter tout un pan de la culture populaire via le medium vidéoludique était une promesse fantasmatique presque intenable.


Le metteur en scène en est d’ailleurs bien conscient, et ne cherche jamais « l’idée révolutionnaire », ou la disruption technologique. Ready Player One se veut plutôt une œuvre somme (et quelle somme !), un condensé d’idées déjà muries par le cinéaste et les meilleurs de ses prédécesseurs. La grammaire du film pioche donc entre l’énergie cinétique des Aventures de Tintin, le Speed Racer des Wacho et la conscience de classe des westerns fordiens. La caméra préfère ainsi trouver le point de jonction entre l'âge d'or Hollywoodien et la frénésie d'un Hardcore Henry, plutôt que de rêver une trouvaille quelconque.

Ce mélange aboutit à des séquences logiquement plus virtuoses que novatrices, où Spielberg s’amuse énormément avec la caméra, n’oubliant pas que le jeu vidéo n’est finalement que l’aboutissement du concept de plan-séquence. Course urbaine rythmée par un T-Rex et King Kong ou charge guerrière emmenée par tous les héros vidéoludiques des trente dernières années, le réalisateur ordonne une armada de références transformées en pluie de saynètes ultra-spectaculaires, mais le cœur de son film est ailleurs.


FAN TOYS

Plutôt que de proposer une goulée de nostalgie, ou un trampoline rêveur pour trentenaires avachis, Steven Spielberg adresse ici un manifeste esthétique et politique d’une rare virulence. Sa représentation du divertissement de masse est d’une noirceur étouffante. En 2045, des hordes de fans décérébrés revivent à l’infini des époques fantasmées et singent des héros dont ils ignorent les causes, engraissant des corporations cyniques, qui leur vendent des songes aseptisés pour les détourner tant de la misère du réel que de la médiocrité de leurs existences.

Spielberg entend s’adresser directement à ces lumpen-spectateurs, leur donner la dose de références et d’hommages qu’ils attendent pour mieux – littéralement - les pulvériser une fois réunis à l’écran. C’est d’ailleurs le passionnant parcours de Wade (Tye Sheridan), joueur bovin obsédé par le créateur de l’OASIS, qui sera amené à comprendre les répercussions dans la réalité de ses affects de joueur, tout en changeant de perspective sur la création qu'il adule. Le temps d'un dialogue hilarant entre le protagoniste et l'industriel qui veut le rallier à sa cause, Spielberg rappelle que son Ready Player One n'est pas une déclaration d'amour aux années 80, tant il moque les icônes de cette période, et rappelle combien Hollywood les a dévoyées pour mieux appâter le spectateur complaisant.


Plutôt que d’appréhender les artistes comme autant de totems ou fiches Wikipedia comme un sordide bingo à explorer, le conteur tente de rappeler leur dimension essentiellement organique. Curiosité et découverte sont les moteurs de Ready Player One, les seuls antidotes qu’il propose au désenchantement du monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si lors d’un surréaliste hommage à l’un des cinéastes qui compta le plus dans sa carrière, Spielberg adopte le point de vue du néophyte, quand la plupart de ses héros jonglent aisément avec les clins d’oeil qui surabondent. Il n’a que faire de l’enfilage de perles, de l’élitisme culturel paré de collectionnite obsessionnelle, stigmates à ses yeux de la médiocrité de l'époque.

LA PROMENADE DU RÊVEUR SOLITAIRE

S’il pousse ainsi à une redécouverte « pure » du cinéma, du jeu vidéo et de leurs zones de frictions, c’est que l’artiste se préoccupe ici de son héritage. Plus encore qu’une homérique équipée technoïde, le métrage se veut un questionnement profond et angoissé sur le lien que Spielberg tenta de tisser avec ses contemporains, ce qu’il en restera et son incapacité à être véritablement compris. Derrière la figure quasi-autiste du génial Dave Halliday se cache bien sûr un Steven Spielberg démiurge, inquiet que son art ne l’ait condamné à être imprimé sur des t-shirts plutôt que dans des cœurs. Spielberg était déjà le géant troublé du BGG, recyclant les rêves en fiction de son cru, il est ici un spectre bienveillant et incompris.


« Êtes-vous un avatar ? », lui demande Wade, conscient que se joue dans la présence de ce fantôme désolé un enjeu fondamental, « Thanks for playing my game » lui répond l’auteur, sibyllin. Le metteur en scène est-il cet angelot décâti, incapable de se lier à ceux qu'il aime, ou son vieil ami, désolé d'avoir perdu le seul être qui le comprenait ? Ce même trouble existentiel anime Art3mis, qui veut combattre l’OASIS mais en use pour masquer une marque de naissance haïe, ou encore Aech, incarnation parfaite des questionnements genrés de son époque. Ces héros vénèrent des époques et des symboles qu'ils n'ont pas connus, c'est pourquoi Ready Player One les voue à un holocauste salvateur (littéralement et éthymologiquement), afin de ressusciter l'appétit indispensable à toute vie culturelle. 

À l’heure où majors et studios se tirent la bourre pour raffiner les produits les plus inodores et incolores possibles, Steven Spielberg revient avec non pas son chef d’œuvre, mais bien le rappel, spectaculaire et salutaire, de ce qui constitue une œuvre et son cœur palpitant.


EN BREF

Véritable coup de boule asséné à l'industrie de la nostalgie, Ready Player One est un Terminator venu défibriller les cinéphiles anesthétisés par des années de références aseptisées et de culture geek dégénérée.

23 mars 2018

Pacifi Rim : Uprising - Steven S. DeKnight


Accueilli diversement par le public et la critique en 2013, Pacific Rim était un fantasme de geek sur pattes, un hymne amoureux au Kaiju Eiga, cette grand-messe biomécanique venue du Japon, où robots géants et monstres mutants se collent des peignées homériques. L’avènement de sa suite fut pavée d’embûches, si bien que Guillermo Del Toro abandonna la mise en scène en faveur de Steven S. DeKnight. Est-il parvenu à dompter les Jaegers et leurs pilotes rebelles ?

CERVEAU SPLITTÉ

Si Del Toro avait fait de ses joutes épiques de véritables opéras climatiques, dans lesquelles créatures et machines s’affrontaient au milieu d'éléments déchaînés, il avait récolté des commentaires peu amènes quant à la lisibilité de son spectacle total, dont les belligérants étaient souvent dissimulés par de spectaculaires conditions météo. Une leçon que Pacific Rim : Uprising s’est efforcée de digérer.

Non seulement la quasi-intégralité des joutes a lieu sous le soleil de midi, mais Steven S. DeKnight, à défaut de s’approprier le matériau, s’est toujours efforcé d’offrir au spectateur une action lisible. En dépit d’une promo maladroite qui mettait l’accent sur des Jaegers plus souples et rapides, il a conservé la lourdeur et l’inertie qui faisaient leur charme, et s’il a dynamisé les combats, n’en n’a pas diminué la charge colossale. Le moindre geste des robots est ample, ça grince et ça coince, bref, les monstres d'acier ne se sont pas métamorphosés en majorettes démesurées.


Les affrontements et notamment le climax, brillent par la quantité de petits morceaux de bravoure qu’ils distillent en continu. Les poses iconiques se succèdent, les immeubles s’écroulent comme une équipe de pom-pom girls un soir de Saint-Patrick, et tout ce petit monde pulvérise gaiement des décors herculéens, non sans dispenser quelques clins d’oeils à l’original, ou à Evangelion (lorsqu’intervient l’impressionnant Obsidian Fury), tous très bien sentis. En termes de jeux du cirque bourrins, le contrat est plus que rempli. Et pour un doigt d'honneur robotique franchement neuneu, on ne compte plus les jets de gratte-ciels, coups d'épées et autres uppercuts spatiaux qui émaille le récit pour y disséminer une belle euphorie régressive.


INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Du côté des personnages, rien de révolutionnaire, c’est le moins que l’on puisse dire, tous les protagonistes ayant manifestement confié leurs hémisphères cérébraux à un prêteur sur gages peu scrupuleux. Tous se contentent de suivre à la lettre le cahier des charges du genre, nous épargnant néanmoins l’hystérie collective de l’opus original et ses errements vestimentaires proches de l’attentat stylistique. Plus supportable, le script doit beaucoup à l’usage de la tronçonneuse assumé par Steve S. DeKnight, lequel revendique d’avoir coupé plus de vingt minutes du film durant sa post-production.

Ramené à 1h50mn, Pacific Rim : Uprising se paie le luxe d’aller à l’essentiel et d’assumer son statut de divertissement trépané. Néanmoins, il faudra pour l’apprécier supporter désarticulations scénaristiques parfois condensées en un gag énaurme, des motivations indignes d’un épisode rejeté de Santa Barbara et des enjeux parfaitement dénués de résonances dramatiques. Un pur condensé de Power Rangers et Transformers sous perfusion japonaise en somme.


EN BREF

Moins ambitieux que son aîné, ce Pacific Rim : Uprising assume totalement son statut de fantasme décérébré sur pattes et remplit son contrat en la matière.

10 mars 2018

The Disaster Movie - James Franco


Hollywood peut-elle se pencher sur les origines d’un nanar culte ? Question épineuse pour projet funambule, emmené par un artiste aux casquettes multiples, The Disaster Artist nous arrive précédé d’une flatteuse réputation venue d’outre-Atlantique.


Z COMME FRANCO

L’acteur, scénariste, producteur et réalisateur James Franco adapte ici The Disaster artistMy Life Inside The Room, the Greatest Bad Movie Ever Made, écrit par Greg Sestero et le journaliste Tom Bissell. Y sont narrées les mésaventures de Sestero faisant suite à sa rencontre avec l’étrange Tommy Wiseau dans un cour de théâtre, solitaire excentrique aux origines et à l’âge mystérieux, aux moyens illimités et à l’ambition cinématographique contagieuse.


De leur alliance naîtra The Room, film à la nullité tellement invraisemblable qu’il entraînera une véritable dévotion chez les amateurs de curiosités filmiques. C’est la naissance de ce duo improbable et la genèse de ce métrage absurde que raconte The Disaster Artist. Le risque de voir James Franco se complaire dans un rire bouffon, le ricanement goguenard qui présidait à This is the End ou The Interview était grand et aurait pu transformer le projet en moquerie puante.

Sauf que le bonhomme est justement le mieux placé pour se glisser dans la peau de Wiseau, et poser sur lui un regard aussi ambigu que l’œuvre qu’il décortique. Super-star connue dans le monde entier depuis son plus jeune âge, Franco est aussi une figure équivoque, à l’égo tour à tour heurté et étincelant, capable de s’oublier quand il passe derrière la caméra, dans de grotesques nanars boursoufflés. Tantôt adulé, moqué, vénéré, tourné en ridicule, sa figure demeure rétive à l’analyse simpliste et fait de lui un alter-ego de strass et paillettes idéal.


FILM CATASTROPHE

Pour sincères que soient les rires qui accueillent les projections délirantes du monstre de Wiseau, ses amateurs ne pourront nier que dans l’amour voué aux grands films Z demeure une part de persiflage, un mépris pas toujours bon enfant. James Franco ne s’y vautre jamais, mais tente de faire sien dans un premier temps ce regard si particulier, raille autant qu’il questionne. Wiseau est-il un démon raté, une bonne fée maladroite, un fantasme d'hubris mal placé, la victime d'un système qui va jusqu'à le recycler aujourd'hui pour le transformer en billets verts ? Tout cela à la fois.

Puis, progressivement, grâce à d’excellents dialogues et un casting au diapason du projet, le cinéaste crée l’empathie et le mystère. À coup de regards incompréhensibles, d’éclats de rire cryptiques, de décision démente, il fait quasiment basculer Wiseau sur le terrain du mythe, du fantastique, offrant à ce génie du mauvais cinéma une énergie qui abat simultanément les défenses de ses proches et du public.



Peu importe finalement que le film, qui se tient techniquement, manque souvent de proposition de mise en scène ou de créativité en matière de découpage, tandis que son scénario se déroule de manière relativement attendue. Son réalisateur s’y plonge totalement, dresse un portrait énigmatique, dont il avoue bien volontiers ne pas lui-même posséder la clef. Un positionnement équivoque qui fait aussi la richesse de The Disaster Artist, lui confère une nature changeante, inclassable et par endroit fascinante.


EN BREF

Attendu dans sa narration et son déroulement, The Disaster Artist convainc grâce à l'engagement total de Franco aux côtés de son double déviant, et de la foi aveugle qu'il profère dans le 7e Art.