Affichage des articles dont le libellé est Netflix. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Netflix. Afficher tous les articles

01 août 2018

Pose - Ryan Murphy


Il a créé ou co-créé Popular, Nip/Tuck, Glee, American Horror Story, The New Normal, Scream Queens, Feud, 9-1-1. A réalisé Courir avec des ciseaux, Mange, prie, aime, The Normal Heart, en plus d'être derrière des succès comme American Crime Story. Ryan Murphy est donc devenu incontournable.

Et il le rappelle avec sa nouvelle série, Pose, co-créée avec son compère Brad Falchuk et également Steven Canals. Une série extraordinaire, qui ne ressemble à aucune autre puisqu'elle est portée par un casting d'acteurs et actrices majoritairement transgenres.

STRIKE A POSE

La Pose, c'est celles des hommes et femmes au coeur de l'histoire, obligés de prendre des postures à la fois dans le monde "normal", parmi les gens "normaux", mais également dans leur univers parallèle, où les paillettes masquent le temps de quelques soirées l'horreur de la réalité des années 80. 

Pose se déroule dans le New York de 1987. Celui où Wall Street rayonne comme un miroir aux alouettes, refaçonne l'Amérique de Ronald Reagan et Donald Trump, tandis que l'épidémie de SIDA enflamme les communautés LGBT. Alors que les traders et business men se saoulent dans l'argent et l'électroménager, les marginaux ont leur propre terrain de liberté et fantasmes. Ce sont des rendez-vous sous forme de shows, où des maisons dirigées par des Mothers s'affrontent lors de défilés thématiques. Où plus rien d'autre n'existe alors que la victoire, la reconnaissance, la beauté et la démesure.

 

STRANGER THINGS

Que ceux qui voient encore là une de ces fameuses preuves de la dictature de la bienpensance, du vivre ensemble publicitaire et de l'horreur du politiquement correct respirent bien profondément : si Pose est la première série avec des premiers rôles interprétés par des acteurs transgenres, c'est bien que ces artistes ont peu, voire pas l'occasion d'exister.

La récente polémique sur le casting de Scarlett Johansson pour incarner Tex Gill dans Rub & Tug l'a encore illustré, même si le message a été tordu - il n'a jamais été question d'interdire à un acteur non transgenre d'en interpréter un. Au contraire, il s'agit de décloisonner l'industrie et permettre à tous les acteurs d'accéder, même de loin, aux rôles, et ce peu importe leur genre.

Pose a donc par nature une valeur incroyable. Laverne Cox dans Orange is the New Black puis Doubt, Jamie Clayton dans Sense8, Elliot Fletcher dans Shameless, ou encore Trace Lysette dans Transparent ont attiré l'attention ces dernières années, et marqué les esprits, mais la série FX est une date à bien des égards. C'est la première fois qu'une grosse série est portée par un casting transgenre si important, et en coulisses il y a la même cohérence. Une centaine de personnes, devant et derrière la caméra. Une centaine de plus que la plupart des projets.


Pose est parti d'un scénario de Steven Canals, qui est parvenu jusqu'à Ryan Murphy en 2016. Emporté par cette histoire d'un apprenti danseur rejeté par ses parents et recueilli par une femme transgenre, il lance la série avec son collaborateur Brad Falchuk, et fait de Canals le co-créateur du show. Le producteur-star n'a pas juste envie de participer à une série avec un casting transgenre talentueux : il veut offrir un miroir à tous ceux qui n'ont aucun modèle dans la pop-culture, et que lui-même n'a pas eu plus jeune. Il veut offrir la possibilité à toutes ces personnes d'avoir une voix qui résonne, et de pouvoir apporter leur regard, sur leur histoire. Il reversera d'ailleurs son salaire à des organisations et associations qui aident cette communauté.

Et à ceux qui accuseraient Pose d'être sectaire : Evan Peters (une muse de Murphy, présent dans chaque saison d'American Horror Story), Kate Mara (au casting de la première saison de l'anthologie d'horreur) ou encore James Van Der Beek sont eux aussi omniprésents. Les deux premiers ont des scènes parmi les plus belles et fortes de la série, tandis que l'ex-Dawson se délecte d'un rôle de salopard.


DE L'AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Ce qui fonctionne parfaitement dans Pose, c'est l'équilibre entre le familier et le nouveau. Car la série marche dans des sentiers battus, avec des intrigues et personnages clairs et stéréotypés. L'adolescent gay renié par sa famille et qui rêve de devenir danseur, la prostituée transgenre qui tombe amoureuse d'un apprenti golden boy hétéro et marié, la compétition entre les deux "mothers" aussi ennemies qu'intimes, la petite vengeance du patron dépassé par son poulain, le choc frontal du SIDA : les enjeux de la saison 1 sont maîtrisés, à défaut d'être très neufs.

Mais c'est grâce à ce cadre dramaturgique simple et efficace que Pose peut tendre la main vers le public, et l'inviter à pénétrer dans un univers probablement inconnu pour beaucoup. Un univers longtemps secret et opaque, rejeté et ignoré, craint et moqué, mais qui a été depuis adopté par tout un pan de la pop-culture, bien au-delà de la communauté LGBT - voir le succès phénoménal de RuPaul Drag Race, disponible sur Netflix jusqu'en France.


BALLROOM DANCING

L'autre grand attrait de Pose vient de ces scènes de "balls" irrésistibles, bouffées d'airs pour les personnages et pulsations presque épiques pour la saison. Souvent légers, parfois graves, ces moments de paillettes, de musique, d'affrontements et d'egos sur-dimensionnés, sont des moments grandioses, qui font tout le sel de la série.

"C'est un rassemblement de gens qui ne sont les bienvenus nulle part ailleurs, c'est la célébration d'une vie qui ne le mérite pas pour le reste du monde", explique Blanca. Et c'est dans cette antre insoupçonnée que toute la folie, la démesure, la beauté, l'extravagance et la pulsion de vie absolue, s'exposent sous les cris, les applaudissements, les huées. 

Ailleurs, la vie est une lutte permanente, mais le plus souvent subie - pour payer son loyer, pour échapper aux fléaux qui ravagent la communauté, pour simplement aller boire un verre et exister. Mais dans cette grande salle, la lutte est assumée, embrassée, et utilisée comme un carburant pour vivre plus fort que jamais.

 

Et pour donner vie à ce théâtre incroyable, Pose se repose sur des interprètes fantastiques, aussi talentueux et étourdissants sous les boules à facettes que dans les appartements lugubres. Il y a d'abord Dominique Jackson, parfaite et divine en queen insatiable, insupportable et imbue d'elle-même, qui se pavane avec un plaisir manifeste. Drôle, cruelle, elle se révèle dans la dernière ligne droite de la saison, et offre quelques-uns des moments les plus déchirants. Et la fin de saison n'en manque pas.

Il y aussi Indya Moore, excellente et magnétique, et certainement le plus mélancolique des visages de la série derrière ses allures de grande poupée. Et si Ryan Jamaal Swain, Billy Porter, Charlayne Woodard, Evan Peters et Kate Mara sont tous fantastiques, même ceux qui n'ont qu'une poignée de scènes, toute la série se repose vite sur Mj Rodriguez, alias Blanca. Féroce, forte, maladroite, déterminée, elle porte l'histoire sur ses épaules. Et Pose peut se vanter d'avoir réuni un fabuleux casting, d'une cohérence et d'une diversité(des visages, des énergies, des couleurs, des voix) enivrantes. 

La série a beau parfois tomber dans les facilités (le cadeau de Noël à Angel), elle offre de nombreux moments absolument magnifiques, que ce soit dans les grands effets dramatiques, ou par de petites touches plus subtiles ("Si vous voulez savoir qui je suis, c'est pas là que vous devez regarder"). Indya Moore a résumé la série comme "une histoire de famille, pour des gens que certains pensent être incapables d'en avoir", et c'est une phrase aussi belle que triste, qui pourrait servir de motif à Pose - à l'écran, mais également en coulisses.


EN BREF

Alors que Ryan Murphy s'envole pour Netflix avec un contrat incroyable (300 millions de dollars, cinq ans, et des séries et des films), qui va logiquement l'éloigner un peu de FX qui était sa maison depuis des années, Pose fait figure d'adieux spectaculaires. Le producteur superstar restera officiellement impliqué sur American Horror Story, Feud, et autres, mais sera bien occupé ailleurs.

Mais c'est aussi l'histoire de Pose : celle de Murphy qui, en reconnaissant qu'il pouvait "faire plus", a mis son pouvoir au profit de ceux qui n'en avaient pas et en avaient tellement besoin pour exister. Cette série, c'est leur série. C'est pour cette raison que Steven Canals en est le co-créateur. C'est pour cette raison que Janet Mock, première femme transgenre noire à rejoindre une équipe de scénariste sur une série, a eu l'opportunité de devenir productrice, puis réalisatrice d'un épisode de la saison.

Pose, avec ses qualités (éclatantes) et ses défauts (mineurs), relancera de nombreux débats, et sa valeur sera sûrement tordue ou détournée par certains. Mais peu importe : elle est là, elle existe. Et elle le sera encore, puisqu'une saison 2 a été commandée.

03 juin 2018

13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur - Jules et Gédéon Naudet


VENDREDI NOIR

Alors que notre gouvernement actuel profite de l'acte héroïque d'un migrant pour l'ériger en super-héros du quotidien et ainsi se donner bonne conscience par rapport à toutes les lois liberticides et anti-migrants qu'il promulgue à côté, il est rassurant de voir que 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, de Jules et Gédéon Naudet, n'emprunte pas le même chemin et en évite tous les pièges.

A la glorification idéologique, le documentaire préfère le témoignage direct de ceux qui ont vécu cette terrible nuit. Sans fards, sans paillettes, juste des hommes et des femmes, filmés entre lumière et obscurité, qui racontent leur nuit d'horreur avec la plus grande sincérité. Découpé en 3 parties, 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur nous propose donc de suivre le trajet sanglant des divers commandos armés qui ont semé la terreur à Paris et en Seine-Saint-Denis en quelques minutes, avec évidemment comme point d'orgue le massacre au Bataclan.


Dans une construction finalement assez classique (Episode 1 : le Stade de France et les cafés; Episode 2 : le Bataclan et Episode 3 : l'assaut de la BRI), le documentaire prend aux tripes dès le départ. On craint d'ailleurs, au début, qu'il n'emprunte la voie facile de l'émotionnel pur, d'un schéma narratif hollywoodien avec les bons d'un côté et les méchants de l'autre, mais il se permet très rapidement d'exploser ce cadre purement introductif pour nous mettre face à une poignée de survivants tout autant qu'à des figures politiques majeures telles que François Hollande, Anne Hidalgo ou encore Bernard Cazeneuve. Il est d'ailleurs intéressant de constater, au fil du récit, la manière dont les politiques, tout empreints de leur posture officielle et étatique, se délitent progressivement, sortent de leur personnage pour enfin laisser voir l'humain qu'ils sont face à cette horreur.


OMBRES ET LUMIERES

Et il est bien question d'horreur dans 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur. Les réalisateurs n'hésitent pas à compiler les images d'archives inédites, les témoignages crus, les appels aux services de secours, pour bien nous montrer le chaos qui était le nôtre il n'y a même pas trois ans. De ce fait, il convient de vous prévenir que le documentaire comporte un certain nombre d'images particulièrement intenses, fortes et choquantes. Bien sûr, nous ne voyons pas le massacre en lui-même, nous n'en voyons que les conséquences. Mais, nous l'entendons, à certains moments. Nous entendons l'assaut de la BRI, nous entendons les explosions des kamikazes, les rafales de kalachnikov, les cris, les pleurs, la peur. Nous sommes plongés au coeur de l'horreur. 

Et nous assistons à un spectacle incroyable. Cette succession de témoignages de personnes, dont on a l'impression de déjà connaitre le visage, qui racontent simplement ce qu'ils ont vécu, comment ils l'ont vécu et comment ils s'en sont sortis. Pas d'acte héroïque ici, chacun reconnait ses failles, sa surprise, ses faiblesses et nous arrivons à plusieurs moments qui mettent en lumière l'absurdité totale de la situation. On rit tout autant que l'on pleure, et généralement en même temps.


Alors que nous avons généralement énormément de mal à assumer notre propre histoire national, à nous regarder tels que nous sommes, 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur, réussit un tour de force assez impressionnant. Il n'est pas question ici d'analyse ou d'enquête, il n'est pas question de savoir pourquoi cela s'est produit, mais bel et bien de comprendre comment cela s'est passé. A ce titre, le documentaire, très clair et explicatif quant au déroulé des évènements (sans jamais être scolaire) ne dévoile son véritable visage que dans ses détails. Un positionnement que l'on pourrait qualifier de politique et philosophique lorsqu'il laisse le soin à ces intervenants de parler pour lui. Un moment en particulier nous revient en mémoire : alors que les médias ont tôt fait de qualifier les terroristes comme des monstres inhumains, le fait de voir une victime parler d'eux en utilisant leurs prénoms, nous rappelle qu'ils étaient avant tout des êtres humains comme nous. Ça n'a l'air de rien, mais c'est capital et cela illustre bien la volonté du documentaire : rester au niveau de l'humain, ne pas diaboliser, ne pas glorifier, ne pas juger. Ce qui ne veut pas dire non plus excuser.

Et tout au long de ces trois épisodes, le documentaire nous met face à nos propres contradictions, à nos propres questionnements. Comment aurions-nous réagi dans de telles circonstances ? Impossible de le savoir. Au détour d'un plan flouté où l'on croit reconnaître le corps d'un pote tombé en terrasse, on comprend la véritable nature de ce qui se passe sous nos yeux.


Jules et Gédéon Naudet n'ont pas réalisé une enquête, ils n'ont pas non plus réalisé un documentaire, ils nous invitent à une séance de thérapie collective. Un acte psychomagique, pour que le traumatisme ne se transforme pas davantage en la névrose qu'il est en train de devenir à un niveau national. Une manière intelligente et subtile de donner corps au drame pour tous ceux qui ne l'ont pas vécu, pour arrêter la machine à fantasmes morbide qui nous gangrène depuis, pour pouvoir se raccrocher à un petit morceau de réalité afin de ne pas sombrer davantage dans nos ténèbres et nos peurs.


TÉMOIGNAGES

Cela n'enlève en rien l'horreur du drame, la réalité terroriste qui nous entoure et avec laquelle nous devons apprendre à vivre, mais au moins, en vivant symboliquement ces attentats, en compagnie de ceux qui y étaient, cela nous permet de l'inscrire dans notre réalité, dans notre quotidien. On se demande au final pourquoi un tel documentaire a été fait et pourquoi de cette manière. Pour que les victimes rescapées parlent enfin, puissent sortir ça d'elles ? Pour nous, en priorité ? Afin de savoir comment ça s'est passé ? Pour que nous guérissions de nos propres constructions mentales ? C'est peut-être un peu pour tout ça en fait. Pour crever un abcès national, enlever le pus et permettre à la blessure de cicatriser pour enfin entrer en guérison. Cela ne veut pas dire que l'on va oublier, que l'on va pardonner et que tout ira bien maintenant. Au contraire. Cela veut surtout dire qu'il est à présent temps d'assumer, d'accepter, de digérer le drame pour à nouveau avancer tous ensemble.

On ressort de ces presque trois heures bouleversé, K.O., triste et heureux en même temps. Si l'on peut ne pas accrocher à la morale finale ("L'amour gagnera toujours"), nous n'avons pas le droit de la remettre en question. Parce qu'elle vient de la bouche d'une rescapée, parce que c'est sa vérité, parce que c'est ainsi qu'elle s'en sort. Et parce que c'est à chacun de choisir ce qui lui permet de tenir le coup. Et effectivement, il y a énormément d'amour qui se dégage de ce documentaire. 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur évite avec brio le piège du spectacle bêtement émotionnel. Même si certains responsables politiques, dans le documentaire, semblent aller tout droit sur ce terrain, les réalisateurs désamorcent constamment leurs tentatives.


A une époque où nous vivons la division de l'intérieur, où nous nous retournons les uns contre les autres sans comprendre que cela fait partie d'un système politique et économique à but purement lucratif, cette bouffée d'humanité et de fraternité est indispensable. Elle rallume des lumières que beaucoup souhaitent éteindre de manière pro-active actuellement. A l'issue du documentaire, nous n'avons qu'une seule envie : sortir, dehors, voir les autres, parler aux autres, les toucher, savoir qui ils sont, savoir comment ils vivent et comment ils vont. 

26 mai 2018

Fahrenheit 451 - Ramin Bahrani


Annoncée il y a quelques mois, cette nouvelle version du livre de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, avec Michael Shannon, Michael B. Jordan et Sofia Boutella, produite et diffusée par HBO (OCS en France) avait surpris son petit monde. Elle avait aussi inquiété pas mal de gens au passage, parce qu'il y a quand même un film qui existe déjà, et pas n'importe lequel : un classique signé François Truffaut.

LE BÛCHER DES VANITÉS

Bien que cela soit malheureusement incontournable, il ne faudrait pas trop jouer au jeu de la comparaison pour vraiment appréhender cette nouvelle lecture du roman de Ray Bradbury. Parce que 50 ans séparent le film de Truffaut et celui de Ramin Bahrani et qu'entre-temps, la société occidentale a énormément changé. Puis parce que surtout, dans ce laps de temps, Fahrenheit 451 est passé du statut d'oeuvre dystopique à celui d'histoire d'anticipation. C'est en tout cas l'angle clairement choisi et assumé par cette relecture terriblement actuelle.


Dans un futur proche, la culture est devenue l'ennemi. Il n'y a plus que trois livres autorisés par un gouvernement tyrannique, les civils sont drogués à leur insu pour oublier leur passé et donc qui ils sont. Les stars du moment sont les pompiers, des soldats chargés de détruire par le feu tout ce qui pourrait constituer un élément culturel félon et subversif : CD, films, tableaux, livres, tout y passe.

C'est dans ce contexte que nous faisons la connaissance de Montag, un pompier à la carrière prometteuse, pris sous l'aile de son supérieur Beatty, qui va sacrément remettre en cause la société après avoir débusqué une Anguille (une clandestine vivant entourée de livres) et avoir assisté à son immolation. En subtilisant un livre, il va découvrir que la société dans laquelle il vit n'est pas forcément ce qu'elle semble être.

MI-CUIT

Notre plus grande crainte était évidemment que l'histoire de départ ne soit appauvrie et maltraitée pour répondre aux canons actuelles. Que cela entraîne une simplification des enjeux et du discours pour la vider totalement de sa substance, comme Hollywood en a malheureusement trop l'habitude en ce moment. C'est donc avec un grand plaisir que nous comprenons, dès les premières minutes qu'HBO n'a pas cédé aux sirènes du politiquement correct. Bien au contraire.

En effet, ce nouveau Fahrenheit 451 se permet même d'aller encore plus loin que son modèle en prenant en compte les évolutions douteuses de notre civilisation. Ainsi le monde que l'on nous présente est une conséquence directe de la société dans laquelle nous vivons actuellement, dominée par les réseaux sociaux, où le concept de vie privée s'étiole de jour en jour et où la nécessité narcissique remplace la main tendue à son voisin. Dans ce contexte, l'histoire prend un tout autre sens, beaucoup plus amer et troublant.


C'est bien à un gigantesque cri d'alarme que nous avons affaire. Cela dit Ramin Bahrani (99 Homes) a l'intelligence de ne pas faire passer le fond avant la forme et de faire de son film avant tout un objet de divertissement, très sombre et envoûtant par bien des aspects. C'est pourtant au détour d'un simple dialogue que le film nous ouvre son coeur, lorsque l'on nous explique que contrairement à ce que l'on pourrait penser, il n'y a pas eu de coup d'État pour imposer une dictature. L'anéantissement de la culture (et donc des esprits et du libre-arbitre) a été voulu inconsciemment par la population qui ne demandait que cela en se divisant en groupes communautaires qui voulaient interdire tout ce qui pouvait choquer au nom d'une morale un peu floue.

Cela fait évidemment écho à tout ce qui se passe actuellement et que l'on ne cesse de relever en tentant de comprendre ce qui nous arrive, tout en nous mettant en garde. Et, de ce point de vue, le film est terrorisant parce que parfaitement crédible. Quand on prend uniquement en compte son histoire, ses personnages et son message, Fahrenheit 451 est une réussite éclatante.


LA CHAIR ET LES CENDRES

Si l'on veut vraiment profiter de ce film, il ne faut donc pas le prendre comme une adaptation du livre original ou une nouvelle version du film de Truffaut mais bel et bien comme leur réactualisation tout autant qu'une variation sur le concept. Si le film respecte les péripéties du roman dans les grandes lignes, leur traitement risque de faire grincer quelques dents.

On vous prévient tout de suite, effectivement l'histoire a été arrangée en fonction des canons actuels. Il y a donc bien une histoire d'amour entre Montag et Clarisse (mais elle est très intelligemment faite), le rapport entre Beatty et Montag se base sur une relation père-fils (mais cela s'inscrit logiquement dans le propos) et la dernière partie verse un peu trop dans l'action (mais atteint sans mal son objectif).


D'un point de vue strictement formel, le film oscille entre un univers assez épatant qui tire son influence de la science-fiction dark-indus de certains films des années 90 et une facture plus télévisuelle qui trahit un manque d'ampleur général. Michael Shannon est parfait comme d'habitude, et les gros ajouts de son personnage le rendent encore plus tragiques et montrent bien la contradiction avilissante de cette société. Michael B. Jordan lui, semble plus en retrait au départ, éteint, distant, mais c'est tout à fait logique puisque son personnage passera l'histoire à découvrir sa propre humanité. Il est, dans cette perspective, parfait. Sofia Boutella, quant à elle, compose une Clarisse sensible et mélancolique qui change énormément des rôles qu'on lui confie actuellement et elle assure pleinement le job.

Au final, Fahrenheit 451 est réellement un film à voir parce qu'il a parfaitement capté l'esprit de l'époque et la direction que l'on prend. Il est en même temps un film prenant et divertissant qui réserve de très belles séquences tout en nous rappelant douloureusement que notre plus grand ennemi n'est jamais que nous-même. Fahrenheit 451, si l'on arrive à faire abstraction de son glorieux aîné, est une énorme réussite.


EN BREF

Tétanisant par son discours très actuel, Fahrenheit 451 s'est permis de gros changements pour coller à son époque. La meilleure solution possible pour un film destiné à devenir très important si nous ne changeons pas notre manière d'appréhender le monde.

17 mai 2018

Happy - Brian Taylor


Révélé avec les trips Hyper Tension et Hyper Tension 2, Brian Taylor revient en forme avec la série Happy !, gros trip drôle et vénère aux amphèt' mâtiné de touchantes fulgurances, créé par Darick Robertson et Grant Morrison.

Nick Sax est un ancien flic modèle devenu un tueur à gages, et une véritable décharge humaine. Alcoolique, violent, cynique, drogué, affreux, sale et méchant, il vogue (enfin, zigzague à contresens sur une autoroute) de contrats en débordements suicidaires en passant par quelques arrêts cardiaques. Mais son "quotidien" va se retrouver complètement bouleversé par deux évènements simultanés et liés d’une certaine manière : un contrat qui tourne mal suite à un imprévu… et l'arrivée de Happy, un petit cheval bleu avec des ailes que seul lui voit.

Happy, véritable personnage de cartoon (mais qui existe vraiment, rangez vos théories nulles sur un dédoublement de personnalité du héros), est en réalité l’ami imaginaire d’Hailey, la fille de Nick, dont il ignorait l’existence. Or, cette dernière a été enlevée et Happy est venue trouver Nick pour qu’il la sauve des griffes d’un psychopathe habillé en Père Noël : Very Bad Santa. Nick Sax va devoir défourailler sec pour trouver son chemin jusqu’à sa fille... et faire un peu la paix avec lui-même et sa lassitude de l'existence.

Nick Sax, épisode 1, moins de 5 minutes. Bonjour.

HYPER ATTENTION

Happy ! est l'adaptation des comics éponymes de Grant Morrison et Darick Robertson, crédités comme créateurs du show d'abord diffusé sur Syfy aux Etats-Unis, avant d'arriver notamment en France sur Netflix.

Une série dont on pouvait légitimement attendre le pire comme le meilleur, car elle est en grande partie réalisée par Brian Taylor, derrière cinq des huit épisodes de cette première saison (la deuxième a été commandée). Or, s'il est capable du meilleur, comme on a pu le voir avec les deux Hyper Tension avec Jason Statham (qui les ont révélés lui et son copain Neveldine) ou avec Ghost Rider 2 : L'Esprit de vengeance, il est aussi capable du franchement plus que pire avec Ultimate Game ou Mom and Dad (ou le scénario de Jonah Hex). Alors, coupons court au suspense et disons-le sans détour : allez-y, c’est de la bonne, voire très bonne si vous accrochez vraiment à cet univers vulgaire et complètement barje au style photographique grand guignolesque.

Une série qui a de la gueule

Happy ! a énormément de qualités pour elle, à commencer par le plus important pour une série qui mise à ce point sur l’action et l’hystérie collective : c’est foutrement bien rythmé et surtout très bien réalisé, et même par moment vraiment joli plastiquement parlant. Les scènes d’action ont beau être menées à fond la caisse, on sent vraiment que la lisibilité et la fluidité de l’image ont été l’alpha et l’omega de Happy !, la condition sine qua non pour qu’une prise soit validée ou non. Et à l’exception d’un combat à la hache, l’exercice est parfaitement réussi et régulièrement assez décapant.

Sur la langue le buvard stp.

L'ÉQUILIBRE DU TRASH

La deuxième plus grosse qualité de la série, c’est la maîtrise de son ton. Brian Taylor, comme d’habitude, emballe ici une série volontairement trash et outrancière, mais loin de la décadence débile ou de la provoc creuse d’un Ultimate Game par exemple. Il réussit la plupart du temps à mélanger avec succès un humour bouffon avec des violences des plus sinistres (on pèse nos mots, on n'oubliera pas de sitôt l’exhorbitante scène du Destructeur de Mondes, ni le révulsant micro-ondes).

Autre gros point fort : Happy ! a su doser exactement comme il fallait ses personnages, toujours hauts en couleurs et hyperactifs, mais jamais inutilement hystériques ou vainement gueulards. Brian Taylor ne cède donc pas à la facilité de ce côté là et n’oublie jamais de prendre le temps d’assoir ses personnages (surtout les secondaires), de leur donner ce qu’il faut de profondeur et même de temps de pauses pour qu’ils puissent se déployer autant qu’il leur est nécessaire.

Smoothie à gauche, dans la scène la plus incroyablement WTF

Du très important Blue au beaucoup plus anecdotique Le Dick (oui oui), personne n’est laissé pour compte, et ce soin apporté à l’univers fait vraiment du bien à Happy ! car il lui donne une belle cohérence et une solidité à toute épreuve (enfin presque). Les deux plus belles réussites de Brian Taylor à ce niveau-là sont très clairement Smoothie (excellentissime Patrick Fischler), dont chaque apparition est attendue avec un mélange d’excitation sadique et de terreur tétanisante, et Happy lui-même.

On vous promet, Happy est un personnage super

Si notre petit cheval bleu souffre malheureusement d’une introduction et de premières scènes assez bancales qui le feront passer pour un autre comic relief jetable et agaçant, il se révèle cependant dès l’épisode 3 être le véritable cœur émotionnel de la série qui porte son nom en plus d’être le précipité cristallisé du sentiment doux-amer qui traverse Happy ! sur l’enfance, le fait de grandir, ou sur l'innocence (ce qui forme un duo complémentaire assez efficace avec les thématiques bien plus mortifères dont Nick Sax se fait le vecteur). Pour peu que vous passiez outre ses premières apparitions un peu faiblardes, ce personnage devrait de manière assez surprenante faire vibrer une corde sensible surtout dans la deuxième moitié de la saison.

Une dynamique de buddies qui marche très très bien

PRESQUE HAPPY END

Happy ! est donc un très bon moment à passer : jamais on ne s’ennuie, régulièrement on sourit et toujours on a envie de lancer l’épisode suivant, et à l’arrivée on ne regrette absolument pas l’investissement, mais il y a bien évidemment quelques petites choses qui fonctionnent moins bien.

D’abord, à force d’enchaîner les gags trashs et les grimaces excessives, il y a nécessairement des saillies qui fonctionnent moins bien ou des scènes un peu too much. Il y a toujours un moment, une réplique, une situation au sein d’un épisode où l’on regrette un peu que Brian Taylor ne soit pas descendu d’un ton, ne se soit pas un peu plus pris au sérieux ou n'ait pas évité de verser dans des facilités racistes ou sexistes.

Jamais de quoi crier au scandale, simplement ces écarts sont un peu lourds et inutiles, en plus d’être rarement drôles (le gag de la fellation, les Chinois et leurs biscuits, bref). Happy ! souffre également d’un petit problème de cohérence vis-à-vis de ses éléments surnaturels, dont les règles demeurent assez floues voire varient un peu en fonction des besoin du scénario.

Joyeux Noël. Et surtout, la santé.

Mais le plus gros point faible de la série tient en réalité en un mot : son protagoniste. On ressent certes beaucoup d’empathie pour Nick Sax dès les premiers épisodes, mais elle s’essouffle rapidement, d’abord parce qu’on a vite fait le tour du personnage et ensuite parce qu’il les personnages secondaires ont une sacrée tendance à être plus intéressants que lui. Il faut dire en plus qu’il n’est pas très bien servi par Christopher Meloni.

C’est pourtant un excellent acteur d’habitude, mais ici, une fois l’intrigue lancée pour de bon et passée une excellente scène émotionnelle dans le métro, il a tendance à servir toujours les mêmes grimaces et s’enfermer dans un ton badass monocorde un peu lassant à la longue. Heureusement, le caractère auto-destructeur du personnage de même que son espèce de chance karmique délirante (mais presque pas assez) parviennent à maintenir l’intérêt à flot.


Enfin, on regrettera très amèrement que le dernier épisode n’arrive pas à trancher entre conclusion décisive du récit et envie de faire une saison 2. Difficile de rentrer dans les détails sans spoiler, mais il est assez agaçant de voir Happy ! rétropédaler (parfois vraiment jusqu’à l’abus) quant aux sorts de certains de ses personnages ou à la conclusion de certaines de ses intrigues. Bref, il fallait faire un choix, et pas servir deux soupes mélangées. Mais bon, ces petites scories puent tellement les greffons et les modifications faits à la va vite une fois l’évocation d’une éventuelle commande de saison 2 qu’on pardonne à Brian Taylor.

EN BREF

Autrefois, pour fuir l'angoisse du monde, on nous invitait au voyage. Brian Taylor nous invite plutôt au délire énergique, et même si la musique est un peu trop forte ou que la drogue aurait pu être un peu mieux coupée, plutôt rejoindre cette fête chaotique et déchaînée que de rester chez soi avec une tisane.

08 mai 2018

Cargo - Ben Howling et Yolanda Ramke


Dernière nouveauté du catalogue Netflix au rayon films de genre : Cargo, premier long-métrage de Ben Howling et Yolanda Ramke, qui marque la première production originale australienne du service de streaming désormais incontournable. Ou l'histoire d'un Martin Freeman dans l'outback, avec sa petite fille et des zombies.

ZAUSTRALIA

Cargo est l'adaptation en long-métrage d'un court du même nom, petit phénomène sur le web en 2013. Ce qui explique certainement toutes les failles de cette production Netflix réalisée par Ben Howling et Yolanda Ramke. Histoire d'un père qui tente de survivre dans les contrées désertes d'une Australie touchée par une épidémie classique de zombies, le film avec Martin Freeman attaque le genre avec un angle auteur, en grande partie illustré par l'omniprésence de la culture aborigène et le décor aride de l'outback.


Sauf qu'au-delà de cette envie de délocaliser le zombie et l'inscrire dans un paysage différent, Cargo souffre du mal ordinaire qui gangrène le genre : l'impression d'avoir vu ça mille fois auparavant, ailleurs. Pas toujours en mieux certes, mais pas de quoi faire de cette version australienne une variation marquante ou qui justifie son existence au milieu de la concurrence.

LE DÉBUT DE LA FIN 

Pas que Cargo soit mauvais, honteux ou incapable de se mesurer à quantités d'autres films de zombies, comme les récents Bloody Sand et Les Affamés. Il y a même un vrai soin apporté à la dimension émotionnelle, plus que dans la plupart des autres films du genre, qui enveloppe l'histoire d'une tonalité crépusculaire du plus bel effet dans ses meilleurs moments.


L'épopée d'Andy repose moins sur la confrontation avec les morts-vivants, ou de vulgaires affrontements dans une ambiance aride à la Fear the Walking Dead, que sur la quête d'un impossible futur. La ficelle d'une petite fille littéralement sur le dos est simple voire grotesque, mais elle donne tout son sens à l'histoire de Cargo, qui parle moins d'apocalypse et de destruction, que de renaissance, et de la nécessité de retrouver le chemin de la vie parmi les morts.

Il ne s'agit pas de se battre contre la fin déjà actée d'un monde, dont l'anéantissement restera un état aussi mystérieux que concret. Jamais il ne sera question de trouver un remède, une explication, une raison ou une dimension globale qui replace les personnages dans le grand dessin de la planète ou du pays. Cargo, attaché à la terre et au sable, cherche avec ses protagonistes la prochaine étape de l'évolution morbide, avec le poids du sacrifice et le caractère inéluctable de cette bataille. C'est dans ces moments-là que le film est le plus saisissant et le plus beau.


SABLES PAS TRÈS MOUVANTS 

Mais la belle note d'intention, qui résonne avant tout dans la première partie du film puis sa conclusion, ne suffit pas à donner une véritable ampleur à l'histoire, qui devient vite une succession de situations éculées, assemblées autour d'un vague squelette narratif (ils marchent), lequel permet de caser des péripéties plus ou moins poussives.

Au lieu d'assumer dans sa totalité l'idée d'une quête presque abstraite d'un avenir à travers un paysage hanté par les morts, Cargo gonfle artificiellement son intrigue avec diverses escales et rencontres, aucune ne parvenant à réellement prendre forme. Le film reste alors la plupart du temps bancal, ne prenant ni le temps d'approfondir les personnages secondaires, ni celui de les accumuler pour former un tout cohérent et qui fait sens. Surtout dans un genre qui a déjà exploité ces archétypes sous toutes les coutures.


Sans doute coincés par la nécessité d'allonger leur court-métrage, les deux réalisateurs étirent alors à l'extrême certaines phases (la première partie avec la femme d'Andy), quand ils n'en accélèrent pas d'autres, quitte à laisser plusieurs éléments curieusement sous-exploités. Que ce soit les cages au milieu du désert ou le personnage de Thoomi, beaucoup de choses restent trop en surface, alors qu'elles évoquaient des pistes particulièrement intéressantes et cinématographiques. La culture aborigène notamment aurait pu avoir une place bien plus centrale, son rapport à la mort et à l'horreur de la situation donnant une vue fascinante sur le genre.

Ben Howling et Yolanda Ramke rejouent en outre certaines scènes ultra-classiques avec une forme de candeur dangereuse, comme inconscients que l'image ou la situation est usée jusqu'à la corde (la visite de l'épave, le sacrifice d'une telle, la morsure idiote). Des instants qui fragilisent le film, donnant au final la sensation que le décor australien est la principale attraction de Cargo, film de zombie classique qui est au mieux touchant et envoûtant, au pire très banal et limité. Sentiment que même l'excellent Martin Freeman, ou quelques plans soignés, ne parviennent à écraser.


EN BREF

Cargo se repose trop sur les paysages inhabituels pour les zombies de l'Australie, au lieu d'exploiter à fond et en face la belle note d'intention de l'histoire. D'où un film un peu faible et moyen sur la durée, inabouti, quoique traversé par de belles idées.

30 avril 2018

The Looming Tower - Dan Futterman et Alex Gibney


Les attentats du 11-Septembre s’expliqueraient d’abord par un conflit d’egos et par un scandale sexuel impliquant le président des Etats-Unis. C’est cette double ligne directrice que suit The Looming Tower, adaptation pour Hulu de l’ouvrage de Lawrence Wright paru en 2006 qui tente de retracer le parcours menant à l’effondrement des tours du World Trade Center dans la première attaque contre le sol américain depuis Pearl Harbour. Cette réduction de la perspective ramène la mini-série de dix épisodes à un simple thriller et ne rend pas tout à fait justice à cet événement.

Les Etats-Unis ne se sont jamais totalement remis de cette série d’attaques coordonnées orchestrées par Al Qaïda qui a coûté la vie à près de 3.000 personnes et a anéanti la certitude de leur supériorité hégémonique. Le sanctuaire de leur territoire n’était plus inaccessible et inviolable. Tout le paradigme de leur sécurité devait être revu, révisé, repensé. Et bien sûr, à l’heure des questions, personne n’est prêt à endosser la responsabilité de cet échec sans précédent.


La commission d’enquête parlementaire qui a mené les interrogatoires après les faits est parvenue à établir que la CIA avait fait preuve de mauvaise volonté dans le partage d’informations confidentielles avec le FBI. Les relations inter-agences étaient empreintes de méfiance, pour ne pas dire plus. Ces mésententes ont facilité la tâche des assaillants et ont ouvert des brèches dans le mur sécuritaire que constituait (en théorie) la communauté du renseignement.

La mini-série s’attarde sur la rivalité et la détestation existant entre John O’Neill (Jeff Daniels), chef du département antiterroriste du FBI (I-49) et Martin Schmidt (Peter Sasgaard), chef du département antiterroriste de la CIA (Alec Station). Ce dernier est présenté comme un personnage arrogant, convaincu de la supériorité de son intelligence, certain que l’agence à laquelle il appartient est la seule en mesure de lutter contre les menaces extérieures. O’Neill est, lui, un individu sanguin, impatient mais compétent qui ne fait pas passer les intérêts particuliers avant l’intérêt général.

Entre les deux, Richard Clarkes (Michael Stuhlbarg) est le conseiller aux questions de sécurité d’une Maison blanche plus occupée à contenir l’incendie allumé par les révélations sur la relation entre Monica Lewinsky et Bill Clinton qu’à se soucier des deux attentats commis le 7 août 1998 contre les ambassades américaines de Dar es Salaam et de Nairobi à quelques minutes d’intervalle.


C’est de cette double opération – d’une portée sans précédent contre des intérêts américains depuis la fin de la Seconde guerre mondiale – que part l’adaptation télévisée pour remonter la route du 11-Septembre. Il était sans doute possible de revenir quelques années en arrière, jusqu’au 26 février 1993, lorsqu’une voiture piégée explosa dans le parking du World Trade Center. Le but était de briser les fondations de la tour nord et de la faire s’effondrer sur la tour sud pour faire un maximum de victimes.

Il était certainement possible de remonter encore plus loin, comme le fait Lawrence Wright dans son ouvrage, peut-être jusqu’au théoricien islamiste égyptien Sayyd Qutb qui, dès les années 40, dénonça le matérialisme et la violence de l’Occident et des Etats-Unis. Cela aurait permis de donner à la série une perspective qui lui fait défaut, au moins dans les trois premiers épisodes disponibles.

MAIS, POURQUOI ?

Cela aurait permis de répondre à la question que posait Aaron Sorkin avec une pertinence brûlante et inaudible à l’époque dans cet épisode unique de The West Wing intitulé « Isaac and Ishmael » : pourquoi nous déteste-t-il autant ? Cette dimension essentielle est absente de The Looming Tower ou plutôt, elle est à peine effleurée.


Ce choix d’adaptation ne rend pas tout à fait grâce à l’aspect documentaire de l’ouvrage de Lawrence Wright qui s’attarde longuement sur les personnes qui ont imaginé et mis au point les attentats du 11-Septembre. Le combat n’a pas commencé quand Oussama ben Laden a décidé d’apparaître devant la caméra d’un journaliste d’ABC News avec une Kalachnikov à la main. Le combat n’a pas commencé quand Ayman al Zawahiri a fomenté les attentats de 1998 en Tanzanie et au Kenya. Il était déjà dans les radars depuis l’assassinat du président égyptien Anouar el Sadate en 1981.

On comprend bien l’intérêt narratif d’aborder la question sous l’angle des rivalités internes aux agences fédérales américaines. Cela est plus facile à écrire, plus facile à comprendre et cela est plus vendeur. Et à la défense des auteurs, cela est exact. S’attarder sur les acteurs de l’attentat, leurs motivations, leurs personnalités, leurs parcours et leurs relations à l’Occident et à l’islam était beaucoup plus compliqué à mettre en scène. Mais cela donnait une perspective plus précise du sujet.

Au-delà de l’intérêt rétrospectif qui aurait mérité d’être mieux traité, The Looming Tower présente aussi (mais peut-être n’est-ce qu’incident) un intérêt prospectif. La lutte d’influence et les chamailleries entre la CIA et le FBI montrent que les Etats-Unis ne peuvent, que cela leur plaise ou non, se replier sur eux-mêmes comme le promet l’actuelle administration en affirmant ne plus vouloir s’intéresser du reste de la planète.


Ils ont été à partir de la chute de l’Union soviétique la seule puissance à pouvoir mener une politique globale, à avoir des intérêts dans l’ensemble des pays du monde. Et cela leur imposait des obligations sécuritaires, à commencer par le maintien d’une présence et de relais nombreux, efficaces et permanents dans la totalité du monde musulman. Ce qui n’était plus le cas à l’époque. Cet aspect, qui explique lui aussi les attentats de 9/11, est évoqué rapidement au détour d’une phrase par O’Neill lors du premier épisode.

Puis il est ramené à une proportion minimale. La question de la relation avec les pays de tradition islamique repose sur le seul personnage de l’agent fédéral Ali Soufan (Tahar Rahil), un Libano-Américain travaillant pour le FBI qui ne supporte pas la version de l’islam que préconisent les djihadistes. Là encore, le sujet méritait (mais peut-être est-ce exploré dans les épisodes suivants) un traitement approfondi pour avoir une vision plus pédagogique.

EN BREF

Sinon, oui, The Looming Tower est un bon thriller, rythmé, auquel il manque un peu de cet aspect terne et répétitif du métier d’agent du renseignement que l’on trouvait dans Rubicon, série de 2010 pour AMC qui n’a connu qu’une saison.

08 avril 2018

The Terror, bilan de mi-saison with no spoils


The Terror nous avait plutôt mis dans de bonnes dispositions après deux épisodes, mais quelle n’est pas notre surprise après voir regardé les épisodes 3, 4 et 5 de constater que c’est encore meilleur de prévu. Pour rappel, cette série nous raconte l’histoire d’une expédition navale dans les mers arctiques qui tourne mal, et encore on est sympas.



Enthousiasmés, nous avions quand même un peu peur que la série ait grillé déjà toutes ses cartouches et s’engonce dans un récit attentiste pendant six épisodes, avant de dévoiler deux ou trois volets finaux plus corsés. Sachez qu’il n’en est rien, au contraire, l’épisode 3 est même le vrai signal de départ de l’escalade mortelle. Le rythme de la série reste assez mesuré et il faut accepter de s’y fondre, mais on est tentés de dire que c’est ce qui la rend délicieusement insoutenable, et il faut absolument préciser qu’il se passe beaucoup de choses, et surtout, que The Terror n’est jamais chiant. Ja-mais.



TERREUR 404

Chaque épisode livre ses moments de tension et ses suspenses intenables, culminant souvent dans un éclat soudain de gore et de viscères (on le souligne vraiment, jusque-là la série était plutôt sympa, mais attendez-vous à une certaine dose de pâté de tête et de cuissot confit). Moment de terreur après moment de terreur, la série prélève son dû et plonge un peu plus notre équipage dans l'horreur, chaque épisode nous enfonce encore un peu plus loin dans les ténèbres sans jamais verser dans la facilité d’écriture ou négliger ses personnages. Bref : tous les épisodes de The Terror tuent, dans tous les sens du terme, et clairement, on est convaincus, et on a même du mal à trouver des choses à redire.

Une série comme ça, mec !

On s’était donc arrêtés juste avant l'épisode 3 et, oh bonne mère... Si la première (et unique, jusque-là) attaque du monstre nous avait un poil déçus, les suivantes relèvent clairement le niveau et surprennent même par leur degré de craderie. The Terror n’hésite pas ainsi à nous montrer des mises à mort particulièrement graphiques sans être voyeuses pour autant. Mais ce qui rend les assauts vraiment mémorables, c’est qu'ils sont servis par une mise en scène qui maîtrise parfaitement les codes du suspense et sait aussi bien jouer avec nos nerfs dans les moments d’attente que nous surprendre quand on ne s’y prépare pas SANS JAMAIS AVOIR RECOURS AUX JUMPSCARES.

La série a également l’intelligence suprême de ménager ses effets et de dévoiler petit à petit seulement le caractère increvable et inlassable de la créature, comme en témoigne la scène du mât, absolument dantesque et jouissive. De ce côté-ci, la patte du créateur d’Alien se fait clairement sentir, et le producteur Ridley Scott nous sert sur un plateau une terreur rampante aux mécaniques narratives et au comportement similaire à sa première sale bestiole. Bref, si l’on a à cœur le fait que The Terror est avant tout un survival, le point le plus important de l’histoire est donc une franche réussite, car la menace est crédible, fait peur et agit avec intelligence depuis les ombres. On pinaillera juste comme des vilains en regrettant que certaines animations puissent être perfectibles.

Cette scène est juste JOUISSIVE

ÉRÈBE, DIEU DES TÉNÈBRES

Les deux autres aspects primordiaux que sont l’ambiance et les personnages constituent tout autant de claires réussites. La photographie nous plonge alternativement avec succès au cœur des ténèbres polaires, sous les aurores boréales ou dans les tréfonds grinçants et craquants des cales de l’Erebus et du Terror, désespérément prisonniers de la glace comme deux mouches engluées dans une toile d’araignée s’étendant à perte de vue.

Les différents protagonistes, eux, jouissent toujours d’un travail d’écriture soigné, ayant à cœur de nuancer les psychologies et de donner sa chance et ses faiblesses à chacun, quelle que soit l’importance de son rôle. A ce titre, le casting délivre une partition absolument impeccable, nous proposant de descendre doucement dans la folie avec lui grâce aux subtils changements de tons qu’il parvient brillamment à distiller doucement dans les divers personnages du récit (même le personnage délicieusement insupportable de Tobias Menzies commence à devenir sympa, c’est dire).

Un étonnant personnage, et l'un des meilleurs.

Non vraiment, on aura beau ergoter, gratter, pinailler, chipoter, ratiociner, il est très difficile d’adresser un quelconque reproche à The Terror. Même la technique souvent lourdaude du flashback explicatif trouve sa place ici et s’insère avec fluidité dans le cours du récit grâce à une utilisation parcimonieuse et pertinente. Alors, il convient tout de même d’être clair : The Terror ne révolutionne pas le genre et ne marquera pas l’histoire des séries, la faute à une réalisation un peu scolaire et à un déroulé narratif un peu programmatique.

EN BREF

Mais si le menu est alléchant et qu’il est déroulé avec passion, envie, talent et intelligence comme ici, pourquoi se gâcher le plaisir ? The Terror est un moment bien trop bon à passer pour jouer les pisse-froid. On espère simplement que la série ne se reposera pas sur ses lauriers et continuera d’aller crescendo.


The Terror est une mini-série de 10 épisodes diffusée tous les lundi soirs sur AMC.