03 mars 2018

The Room - Tommy Wiseau


Waouh. Mais qu'espérait donc Tommy Wiseau en se montrant en gros plan sur l’affiche avec ce regard torve et ce demi-sourire, représentation saisissante du psychopathe rural ? Faire fuir les spectateurs potentiels ? En voyant ça, on s'attend à un thriller ou à une étude de moeurs sur la vie d'un éthylique schizophrène plutôt qu’à un film sentimental. Donc, il faut se rendre à l'évidence : Tommy se trouve très beau et pense qu'en voyant son regard profond de poète écorché vif (à mi-chemin entre ceux de Jean-Paul Sartre et de Droopy), les femmes en liesse vont venir se rouler à ses pieds. Sacré lui !


« The Room » est sans conteste le plus mauvais film de l’histoire de cinéma. A faire passer Ed Wood pour du Kubrick. Laid, mal joué, incohérent, le film est un tel WTF cinématographique que l’on se demande comment le projet a pu voir le jour. Evidemment, avec un tel degré de nuisance cinéphilique, le long est rapidement passé de navet irregardable à pur bijou de jouissance nanardesque. Le responsable répond au doux nom de Tommy Wiseau, vagabond mythomane dont le passé obscur a donné lieu à toutes sortes de légendes autour du mystérieux et déroutant personnage.


Présenté comme le Citizen Kane des mauvais films, il est au cinéma ce que Jul est la musique : une aberration sans queue ni tête. Dix ans après le film, Greg Sestero, qui jouait son rival en amour dans le film, sort un ouvrage intitulé The Disaster Artist, décrivant les conditions de tournage ainsi que les éléments biographiques de Wiseau.

Greg Sestero et son chef d'oeuvre.

C’est donc à ce morceau que s’est attaqué ce bon vieux James Franco, qui, à l’image de son illustre modèle, s’est emparé de la casquette du réalisateur mais aussi de Tommy Wiseau lui-même, pour mettre en boîte l'adaptation "méta" du bouquin de Sestero. Pour l’accompagner, on a droit à la crème d’Hollywood : Dave Franco dans la peau de Greeg Sestero, Seth Rogen dans la peau du script, Zac Efron, Jacki Weaver, Sharon Stone, Mélanie Griffith, bref que du monde pour rendre hommage au plus grand mauvais cinéaste de l’histoire.

En attendant la review du film de James Franco (date de sortie fixée au 07 mars prochain), je vous propose une petite visite de l'oeuvre matricielle. Let's go :


Le mélodrame nanar est un genre quelque peu périlleux. Si actioners bourrins et comédies mongoloïdes sont des valeurs relativement sûres quant à ce que le nanardeur espère y trouver, les films « sentimentaux » s’avèrent nettement plus risqués, une dose de folie particulièrement déviante étant nécessaire pour ne pas sombrer dans une ennuyeuse guimauve. Le moment où le mélo dérape dans la folie pure et simple est souvent si imperceptible que la vision d’un nanar relevant de cette catégorie n’est pas toujours désopilante pour tout le monde ; beaucoup de spectateurs ont tendance à regarder les mauvais films d’amour d’un œil peu concerné. C’est pourtant dans ce genre difficile que s’illustre avec éclat « The Room », œuvre magistralement mégalomane d’un auteur ivre de sa propre personne.

Ce film-culte aussi inattendu que déconcertant se pose en effet en véritable renouvellement de la grammaire cinématographique, laquelle est maniée avec une telle incompétence que le récit finit par en acquérir une dimension inédite. « The Room » se regarde avec la même fascination qu’un roman pornographique écrit par un débile léger, ou un jerk réalisé par un épileptique. 

BOOOOOOOOOOBS !!!

« The Room », c’est d’abord le travail d’un homme, réalisateur, producteur, scénariste, acteur principal (il aurait même joué tous les rôles s’il avait pu) : le mystérieux Tommy Wiseau, dont la seule prestation de comédien eût suffi à faire de son film une œuvre anthologique. Nous sommes bel et bien en présence d’un film d’auteur, dont le créateur est à la fois le centre, le pilier, le cerveau, le moteur et l’ornement. Disposant apparemment d’importantes ressources, Tommy Wiseau a financé en grande partie de sa poche « The Room » dont le tournage, étalé paraît-il sur plus de sept mois du fait de difficultés productives sur lesquelles nous reviendrons, a coûté 6 millions de dollars, soit un budget affolant pour un film indépendant réalisé avec des acteurs inconnus. Voilà qui laissait rêveur sur les conditions de réalisation de cette œuvre, mais ne nous préparait pas à recevoir en pleine face un produit fini totalement mystifiant.





Il fait TOUT, il n’est bon à RIEN !

Le scénario de « The Room » ressemble, malgré un titre bergmanien, à celui d’un mauvais roman-photo, dont les auteurs ne se seraient pas foulés : Johnny (Tommy Wiseau), un sympathique cadre de banque, vit avec sa fiancée Lisa (Juliette Danielle), qu’il envisage d’épouser. Mais Lisa est fatiguée de Johnny et se met à le tromper avec son meilleur ami Mark (Greg Sestero). S’ensuivent une série de conversations avec les différents amis du couple, jusqu’à la résolution dramatique de l’intrigue. 

Johnny
Cette salope de Lisa. 

Mark, sorte de mannequin pour magasin d’habillement.

Ce point de départ pourrait donner un scénario comme un autre, mais il n’est absolument pas développé, Tommy Wiseau estimant apparemment qu’un pitch aussi original pouvait se passer de recherche sur les personnages, les dialogues et les situations. « The Room » fait donc littéralement du surplace, les protagonistes donnant l’impression de radoter d’une conversation à une autre. Le scénario semble de surcroît rédigé comme une très mauvaise pièce de théâtre : les personnages passent leur temps à aller et venir, se succédant dans le salon de Johnny et Lisa (sans doute la « pièce » du titre, puisqu’il s’agit du décor le plus utilisé) comme si la porte était ouverte en permanence à tous les vents. 


Chauds pour une partie de Football-Costard ?

Embouteillage chez Johnny et Lisa.

L’une des rares répliques sensées du film.

Mike et Michelle qui batifolent : #balancetesporcs

Deux copains du couple se mettent même à faire crac-crac sur le canapé du salon, alors même qu’ils ne servent à rien dans l’histoire et qu’on se passerait bien d’en savoir plus sur leur vie sexuelle. C’est exactement le même principe qu’un mauvais vaudeville, où les personnages entreraient en scène de manière gratuite et non justifiée. Tout le monde passe littéralement son temps à arriver comme un cheveu sur la soupe et à ouvrir la porte en disant « Oh, hi ! » (ou « Oh, hey ! » selon l’humeur du dialoguiste), ce qui finit par constituer un véritable leitmotiv : un fan cinglé du film a même réalisé un vidéo-clip avec tous les « Oh, hi ! » du film. Les « Oh, hey, Johnny ! », « Oh, hi, Lisa ! » rongent vraiment la tête au bout d'un moment, d'autant qu'il y en a jusqu'à trois ou quatre par scène.




Le personnage le plus affolant est sans doute celui du jeune Denny : non seulement il bat, du fait de sa présence à l’écran, le record du nombre d’entrées en scène incongrues, mais il faut attendre une bonne demi-heure pour apprendre que cet adolescent est une sorte de fils adoptif, mais pas vraiment, tout en l’étant un peu, de Johnny. Ce qui lui permet de s’incruster en permanence chez Johnny et Lisa, et même de demander à tenir la chandelle quand ils font l’amour. Il se fait bien sûr gentiment éconduire : la scène, censée être plus ou moins humoristique, apparaît comme profondément malsaine, le spectateur ne sachant alors pas qui est Denny ni d’où il sort. A se demander si le couple n’a pas pour habitude de faire participer de temps à autres à ses ébats ce jeune pervers de 17 ans.

Chacun sa passion, hein. 



Gneuuuuuuuuuh !

Denny mis à part, les personnages secondaires brillent tous par leur inconsistance, et passent leur temps à apparaître et disparaître sans justification. Le meilleur ami du couple est d’abord un djeunz nommé Mike (celui qui fornique sur le canapé), qui disparaît ensuite pour être remplacé par un certain Peter, psychologue à lunettes, qui apparaît brusquement dans le récit pour disparaître à son tour comme il était venu. Survient plus tard un nouveau copain qui, non content d’être joué par un acteur exécrable qui reste en permanence les bras ballants, n’a même pas de nom (le générique semble indiquer qu’il s’appelle Steve, mais on n’en est pas sûr). Le personnage a sans doute été introduit parce que les acteurs interprétant « Mike » ou « Peter » n’étaient plus disponibles ou avaient jeté l'éponge.

Peter, le nouveau meilleur pote de Johnny. 


Lors d’une mystérieuse partie de football américain en smoking, il fait une chute et ne réapparaît plus ensuite : il est sans doute mort d’une fracture du costard.


L’insipidité des personnages est cependant rendue surréaliste par un dialogue à la fois ultra-démonstratif et totalement déconstruit : les répliques passent du coq à l’âne de manière déconcertante. La mère de Lisa lui annonce au détour d’une phrase qu’elle a le cancer du sein ; il n’en est ensuite plus question. Johnny parle boulot avec Mark, avant de lui demander sans transition aucune des nouvelles de sa vie sexuelle. Dans certaines scènes, les répliques, bien qu’inconsistantes, donnent l’impression d’être prononcées dans le désordre par les comédiens, aboutissant à des dialogues à la fois insignifiants et sans queue ni tête ; c’est une véritable overdose de néant.






Grâce à cette belle invention que sont les sous-titres "spécial malentendants", vous voyez que je ne vous ment pas.


Steve aka le Mark Ruffalo Lidl : Mark Ruffalox

Mark et Lisa, surpris par Steve, l'homme venu de nulle part.

Mais tout cela ne serait rien sans la pierre angulaire du film, à savoir Tommy Wiseau lui-même dans le rôle de Johnny. A l’heure où ces lignes sont écrites, un certain mystère plane encore autour de Wiseau, de son âge réel (il est officiellement né en 1968 mais paraît nettement plus vieux, ce qui ne veut rien dire), de sa nationalité (on le dit belge ou autrichien) et surtout des ressources exactes qui lui ont permis de réaliser ce film. Tommy Wiseau est-il un riche héritier amateur de cinéma, a-t-il gagné au Super-Loto, a-t-il tourné un film pour blanchir l’argent sale de la Mafia ? Nul n’en sait rien. On serait davantage tentés de croire à une authentique démarche d’auteur, « The Room » étant paraît-il adapté d’une pièce et d’un roman homonymes, tous deux écrits par le même Wiseau. Toujours est-il que la prestation de l’acteur-réalisateur, dans le rôle principal, permet au film de friser véritablement le génie. Nanti d’un physique à mi-chemin entre le hard-rockeur sur le retour et l’acteur de porno détruit par l’abus de stéroïdes, Tommy a tout simplement une gueule d’anthologie, qu’un habitué de Nanarland a décrit comme un quadruple lookalike entre Harvey Keitel, Hugh Jackman, Michael Jackson et Mick Hucknall, le chanteur de Simply Red (ce à quoi j’ajouterai pour ma part Richard Bohringer et Angus Young d’AC/DC). Le Tom-Tom semble pourtant se voir comme un charmant jeune premier, ou au minimum comme un monsieur-tout-le-monde, tout à fait crédible dans le rôle d’un cadre financier.








A cela, il convient d’ajouter que le Monsieur donne tout son sens à l’expression « jouer comme une savate ». Rendu à moitié inintelligible par un accent indéfinissable mais à couper au couteau, Tommy Wiseau mâchonne toutes ses répliques avec une étonnante absence de naturel, agrémentant son jeu de grimaces vaguement malsaines qui achèvent de le rendre terrifiant. Notre héros semble cependant se croire très beau, et nous gratifie d’une scène d’amour qui ressert deux fois (2 !) dans le film et permet d’admirer à la fois ses fessiers en acier trempé et son curieux grain de peau, qui lui donne un air bizarrement décrépit malgré sa musculature. Pour ne rien gâter, il nous inflige régulièrement un petit rire hennissant, proche du hin, hin, hin de Christophe Lambert, mais en pire. Le narcissisme évident du film est encore souligné par les dialogues, qui nous assènent en permanence combien Johnny est un mec bien, sympa, fidèle en amitié et en amour, accueillant, etc. On veut bien croire, d’ailleurs, qu’il est généreux, puisque la moitié de la ville semble avoir la permission d’aller et venir dans son salon.




Une scène d’amour qui bat des records de clichés de mise en scène.

Si les autres acteurs, du simple fait de la loi de la relativité, paraissent talentueux à côté de Tommy Wiseau, on ne peut pas dire que l’interprétation soit particulièrement brillante. Handicapés par des dialogues lourdingues au possible et écrits à la truelle, les comédiens récitent leur texte comme dans un soap-opéra de moyenne qualité. Dans le rôle de la méchante Lisa, Juliette Danielle (mignonne mais pas avantagée par la mise en scène) ne semble pas savoir si son personnage est une femme fatale ou une cruche pas possible. J’ajouterai au passage qu’elle contracte parfois les muscles de son cou d’une manière assez déconcertante, mais cela n’est qu’un détail. Sa meilleure scène est sans nul doute celle où elle commande une pizza, et retrouve d’un coup une diction naturelle, qui doit correspondre à sa voix de tous les jours.


Quant à son look Courtney Love, il n’est pas très réussi.

D’un point de vue purement technique, « The Room » est photographié de manière assez professionnelle. Des bizarreries viennent cependant parasiter l’esthétique : le film étant censé se dérouler à San Francisco, mais ayant été essentiellement tourné à Los Angeles, les scènes situées sur le toit de l’immeuble ont été filmées en studio, sur fond vert, le décor d’extérieur étant ensuite rajouté en post-production. Sur certains plans, la surimpression est particulièrement visible, donnant un aspect artificiel totalement déplacé dans un film réaliste : par moments, on se croirait presque dans « Yéti, le Géant d’un Autre Monde ». 





Ajoutons à cela un propos des plus obscurs : que veut dire Tommy Wiseau ? Que les femmes sont toutes des salopes ? Que lui est vraiment un chic type ? Veut-il régler ses comptes avec une ex ? L’écriture du film, aussi linéaire que ses bizarreries sont nombreuses, n’apporte aucune réponse au malheureux qui voudrait y trouver une quelconque consistance. L'une des raisons de la fascination exercée par le film est paradoxalement la platitude absolue de son histoire, qui serait horriblement ennuyeuse d'inintérêt si tout n'était pas aussi biscornu et mal foutu.

Ton film aussi, mec.

Le tournage du film, selon les rumeurs existantes, aurait été émaillé de multiples problèmes, dûs notamment à l’incompétence et/ou aux caprices de Tommy Wiseau : ne sachant pas s’il voulait tourner en 35mm ou en Haute Définition, notre homme résolut le dilemme en tournant avec deux caméras à la fois. Toujours en retard sur le plateau (l’équipe technique ne pouvait rien faire en l'attendant car il emmenait la caméra HD chez lui), Wiseau se serait souvent montré incapable de réaliser les scènes où il devait jouer (70% du film), car son travail d’acteur lui demandait trop de concentration. En désespoir de cause, différents assistants en seraient arrivés à prendre la mise en scène en main. Ce qui devait être un tournage de trois semaines se serait prolongé durant des mois (selon une rumeur, il existerait une centaine d'heures de rushes), avec jusqu’à quatre équipes techniques successives, dont tous les membres laissaient tomber à un moment ou un autre. Sur toute la durée du tournage, le film aurait employé jusqu’à 400 personnes, devenant une véritable légende dans le petit milieu des techniciens du cinéma de L.A.



Des plans touristiques du Golden Gate, qui resservent au moins deux fois (dans un sens, puis dans l’autre, sur toute la longueur).



Le vrai phénomène « The Room » tient pourtant à sa distribution ; dès 2003, sur le périphérique de Los Angeles, une mystérieuse affiche attirait l’œil des automobilistes : Tommy Wiseau, l’air déjeté, fixait de son regard glauque l’humanité souffrante. Aucune indication sur le film. Une sorte de légende urbaine naissait autour de cette oeuvre, alors vendue comme un drame à la passion digne de Tennessee Williams. L’hilarité générale du public aux projections de « The Room » conduisit le film, une fois sa première exploitation rapidement achevée, à être à nouveau proposé comme une « comédie noire », Wiseau essayant de faire croire que l’humour involontaire du film était en fait volontaire. Ce dont beaucoup – y compris l’auteur de ces lignes – se permettent de douter très fortement ; ou alors, il faudrait admettre que Tommy Wiseau est un génie, qui a inventé à lui seul une nouvelle forme d’humour méta-post-moderne. « The Room » fut ensuite régulièrement projeté à minuit dans des cinémas des grandes agglomérations américaines (essentiellement Los Angeles), sous les hurlements du public, à la manière d’un « Rocky Horror Picture Show ». Pas plus bête qu’un autre, Tommy Wiseau assista de bonne grâce à certaines projections, qui lui permettaient notamment de vendre des t-shirts et des DVDs. 



L'affiche du film sur un panneau resté en place à Los Angeles de 2003 à 2008, ce qui lui avait valu de devenir un élément de folklore. Encore une fois, nul ne sait comment Tommy Wiseau a pu se payer ce panneau aussi longtemps.


Véritable aberration, enchaînant des énormités pour aboutir sur du vide, « The Room », rare exemple de nanar estampillé « cinéma indépendant américain » est une sorte d’apothéose de non-narration, qui, sous des apparences professionnelles, déconstruit la grammaire cinématographique, jusqu’à mériter d’être montré dans des écoles de cinéma comme catalogue des erreurs à ne pas commettre quand on tourne un film. Le véritable miracle, en tenant compte des rumeurs sur le tournage, est encore de voir ce film achevé, avec un début, un milieu et une fin, tel un triomphe du caprice de Tommy Wiseau. Ce qui n’apparaît au spectateur distrait que comme un mauvais mélodrame de plus constitue, pour le cinéphile attentif, une monstruosité biscornue digne d’être vue, revue et analysée, pour la plus grande édification du public amateur de nanars. A voir au moins une fois pour le croire. Quant à Tommy Wiseau, il a enchaîné sur un documentaire consacré aux SDF californiens, puis, apparemment convaincu par le succès de « The Room » qu'il avait un vrai talent d'humoriste, sur une sitcom que les premières images nous annoncent comme apocalyptique. On s'en réjouit d'avance.

24 février 2018

D'Avengers à Black Panther : Marvel, ou la propagande positive de l'Histoire américaine ?


Si Black Panther s’impose rapidement comme un phénomène ainsi qu’un accomplissement politique, c’est entre autres parce qu’il s’inscrit dans une mouvance bien particulière du 7eArt, régulièrement usitée par Marvel et Disney, à savoir la réécriture positive de l’Histoire.

Ne montez pas sur vos grands chevaux, rien de sale là-dedans, et pas l’ombre d’une critique. Il s’agit d’une démarche évidemment problématique dans le cadre d’une pratique historique académique, mais plutôt courante et stimulante artistiquement parlant. À titre d’exemple, c’est exactement ce que fit Quentin Tarantino dans Inglourious Basterds.

Captain Symbol et le Monde de Demain

Son film se terminait en effet sur l’exécution ultra-violente d’Adolf Hitler par ses héros, au cœur d’un cinéma. Le but n’est évidemment pas de faire croire au spectateur que Brad Pitt et ses copains ont effectivement zigouillé l’affreux moustachu, mais bien d’offrir au cinéma un territoire métaphorique entre allégorie, réflexion en creux et revanche sur un passé parfois douloureux ou terrible. Un espace fantasmatique donc.

À ce titre il est intéressant de voir quand et comment Marvel a choisi de réécrire l’Histoire à travers trois exemples éclairants.

Quand les Avengers rejouent (et déjouent) le trauma initial du XXIème siècle

AVENGING 9/11

New-York face à l’imminence d’une catastrophe causée par des appareils volants étrangers qui percutent des immeubles. Cela pourrait être le résumé d’un film catastrophe lambda, malheureusement c’est également aussi le résumé des attentats du World Trade Center, vécus du point de vue américain. Mais c’est aussi celui d’Avengers.

À une époque où détruire joyeusement et massivement des villes entières comme dans Armageddon, Deep Impact ou Independance Day n’amuse plus personne et tandis que fleurissent les propositions sombres comme Cloverfield ou La Guerre Des Mondes, les comics furent le remède parfait pour renouer avec l’héroïsme et l’innocence.

Nos héros américains font littéralement face à une invasion du sol new-yorkais venue du ciel.Impossible de ne pas y lire le 9/11. Mais ici, dix ans après, la destruction n’aura pas lieu. Cette fois, un assemblage composite de héros mené par Captain America prévient les pertes massives, se met entre les civils et les aliens et dévie les monstres volants de leurs courses fatales. Et à la fin du film, l'imagerie du 11 septembre sera convoquée pour mieux être exorcisée : les gens communieront joyeusement sur une catastrophe évitée de justesse dans un New-York intact, au lieu de faire le deuil de leurs morts.


CAPTAIN PATRIOT ACT

Dans Captain America : Le soldat de l'hiver, les frères Russo se sont fait connaître du grand public et des fans de Marvel, tout comme ils ont mis au centre de leur récit un évènement abondamment commenté de l’histoire américaine contemporaine. Ici, Steve Rogers découvre que sa trombine et ses collègues sont la cible d’un terrible complot.

Non seulement un mystérieux assassin au bras d’acier veut massacrer ses copains d’amitié et n’est autre que son frère d’armes Bucky Barnes, laissé pour mort mais retapé par les Soviétiques, mais le Cap ne va pas tarder à comprendre que quelque chose de plus terrible encore se trame.

Le Soldat de l'Hiver, vrai-faux adversaire de Steve Rogers

H.Y.D.R.A. la branche secrète du IIIème Reich, autrefois dirigée par Red Skull, s’est infiltrée depuis des décennies au sein de la société américaine et de ses organes de décisions publiques. Elle a mis sur pied un système d’espionnage global, rendu possible au lendemain des évènements d’Avengers et de l’attaque de Manhattan. Système qui servira en réalité à réduire les libertés, asservir les américains et permettre à un Etat dans l’Etat d’émerger.

Il s’agit bien sûr d’une relecture du Patriot Act, loi liberticide et terreau du système de surveillance mis en place sous l’administration Bush, que dénoncera quelques années plus tard Edward Snowden. Mais dans le monde de Marvel, c’est à Captain America, c’est-à-dire l’incarnation de l’âme américaine, que revient la mission de percer à jour cet évènement et l’empêcher d’advenir. Dans le monde de Disney, le gouvernement américain, dont la forfaiture est incarnée à l’écran par Robert Redford, est montré du doigt, et vaincu, tandis quel’esprit de l’Amérique, s’il ne sera plus jamais le glaive de l’Administration, met à jour l’Etat profond et fédéral – repoussoir symbolique depuis la disgrâce de J. Edgar Hoover.

Ou comment transformer Steve Rogers en simili-lanceur d’alerte.

Captain America, lanceur d'alerte (et de bouclier)

WAKANDA, OU LAVER LA SOUILLURE COLONIALE

Le Wakanda est un rêve d’une Afrique épargnée par le colonialisme et toujours en possession de ses ressources naturelles fabuleuses. Si cela permet de fantasmer une Afrique noire puissante qui aurait été à la pointe de la technologie si certains peuples occidentaux étaient restés chez eux, cela permet surtout, et c’est probablement plus important encore, d'esquisser une représentation d'une réalité alternative possible si une partie de la population d'origine africaine ne vivait pas au rythme d’une désappropriation culturelle imposée par une « hypnose » occidentale (vous venez de comprendre Get Out).

En grattant un peu la surface, on y retrouve également un peu d’Amérique. Le Wakanda est en effet un pays tiraillé entre deux doctrines : celle de T’Challa - ou en tout cas de la tradition du Wakanda dont il est le représentant - qui veut que le pays reste replié sur lui-même et aveugle aux tourments du monde, et celle de Killmonger, qui lui veut étendre son idéologie par une méthode agressive combinant interventions armées et déstabilisations de régimes (Killmonger a dû avoir de très bonnes notes à la CIA). Entre les lignes, le film rejette l’isolationnisme américain, particulièrement fort en cette ère Trumpienne, et l’impérialisme américain.

Bienvenue au Wakanda

Black Panther tente, par la voix de Nakia d’abord au début du film, de montrer une troisième voie. Celle-ci serait, pour résumer, celle d’une aide internationale, voire, à mesure que le film avance, d’un recours à une instance supérieure aux nations. Si l’on suit Black Panther jusqu’au bout, l’ONU se désembourbera ainsi grâce au leadership du pays qui se rendra compte le premier qu’il faut aider les nations à régler leurs problèmes par elles-mêmes plutôt que de faire de l’interventionnisme.

Probablement quelque chose que la Syrie de notre monde aurait apprécié. Ainsi et d'une manière plus globale, c'est 70 ans de politique étrangère américaine que Ryan Coogler se propose de réécrire, à travers le prisme d'un pays imaginaire pensé à l'écran pour exorciser les péchés d'une certaine Amérique.

T'challa et les siens : voies de la sagesse d'une Amérique rêvée ?

15 février 2018

Chrono-Critique : Phantom Thread - Paul Thomas Anderson



Un « fil invisible », tel est le seul indice donné par le titre. S’agit-il du fil à coudre qui permet au réputé Reynolds Woodcock de dissimiler des secrets, totems et messages dans ses créations ? Est-il question du lien qui le rapproche de la haute couture, une obsession qui annihile tout autre centre d’intérêt dans sa vie ? Ou alors ce fil fait-il référence à la relation qui a su naître entre le styliste et la belle Alma ? Probablement, un peu de tout ça. Car Phantom Thread est une œuvre féconde, d’une richesse inouïe et d’une élégance rare. Dans le Londres des années 50, la maison Woodcock est prospère, tout le gratin de la haute société s’arrachant leurs créations. À sa tête, un designer colérique tendance insociable dont le quotidien est uniquement rythmé par son travail. Rien ne doit venir perturber sa routine calibrée à la minute près. Sa rencontre avec une serveuse va pourtant tout chambouler, l’union naissante créant un désordre inédit dans la demeure. Entre le pervers narcissique et la muse indocile, c’est une liaison bien moins simpliste que prévue que va capturer l’objectif de Paul Thomas Anderson. 


Avec maestria, le cinéaste esquisse un amour nécessairement différent entre deux êtres torturés à leur manière, dont le rapport dominant / dominé serait bien trop réducteur pour le qualifier. Dans un jeu de miroir et de nuances, le film dépeint un couple rapproché par l’art mais éloigné par le quotidien, où tout n’est qu’apparences et faux semblants. Reynolds a eu beau essayé de façonner Alma à son image, l’obligeant à pénétrer dans son monde (la séquence troublante des essayages du premier rendez-vous), celle-ci conserve sa personnalité désinvolte, quitte à faire exploser au visage de son compagnon les faiblesses qu’il s’évertue à dissimuler. Avec ce personnage typiquement andersonien (l’homme dont la tyrannie sert à lui donner la force de croire justement en sa propre puissance), le métrage dresse un portrait déconcertant d’un artiste qu’on peut notamment interpréter comme l’alter ego du réalisateur.


Plus qu’un autoportrait détourné, Phantom Thread vrille au thriller psychologique mâtiné d’une romance sadomasochiste. Derrière son faux classicisme, ce drame soigné s’impose comme l’une des œuvres les plus dérangées de son auteur. Dans le cadre étouffant de cette bâtisse aux couloirs exigus et aux espaces resserrés, Paul Thomas Anderson aime enfermer ces protagonistes dans des gros plans, ces visages dont la chaire rougit ou blanchit au rythme du récit. La plongée est aussi radicale que sublime ; la mise en scène autant virtuose que profondément déstabilisante. S’il venait à s’agir de la dernière performance de Daniel Day-Lewis, comme tend à le prouver ses récentes interviews, ce dernier tour de piste aura été à l’image de son personnage : parfaitement chic et raffiné. La classe tout simplement.

11 février 2018

Le Rituel - David Bruckner


David Bruckner est l'un des artisans du cinéma d'horreur actuel, mais pas forcément le plus démonstratif. Après V/H/S/, The Signal ou encore Southbound, il retourne dans le fantastique une nouvelle fois avec Le Rituel et signe, au passage, probablement son meilleur film. En tout cas, le plus abouti.

Plus qu'aucun autre, le cinéma d'horreur est un genre ultra balisé, avec ses figures imposées et ses clichés incontournables. Si Le Rituel n'entend jamais casser ces codes en vigueur depuis des décennies, il ne s'interdit pas, par contre, d'en jouer et de les agrémenter à sa sauce pour faire vivre à son spectateur une expérience assez traumatisante. Disons-le d'emblée, Le Rituel rappelle énormément dans son principe le cultissime The Descent de Neil Marshall, sorti il y a (déjà) 13 ans. Et, loin de constituer un handicap, cette filiation spirituelle devient pour David Bruckner un véritable acte libérateur.

Quatre amis face à des trucs bien chelou

SKOL OFENSTRU

Comme dans The Descent, nous nous retrouvons face à une histoire de deuil impossible, de dépression et de culpabilité. En l'occurrence celle de Luke qui a assisté à la mort de Rob, un ami d'enfance, dans le braquage d'une supérette. Transi par la peur, il n'est pas intervenu, alors qu'en plus leurs potes les attendaient dehors. 6 mois plus tard, les quatre amis décident d'effectuer la randonnée que leur avait proposé Rob le soir de sa mort : un trekking en Suède où ils lui rendent un dernier hommage. Mais, en déviant du chemin qui les conduit au refuge, ils sont surpris par l'orage et tombent sur une cabane abandonnée où ils décident de passer la nuit. Probablement la plus mauvaise décision de leur vie. 

Nous n'irons pas plus loin dans le résumé de l'histoire (qui dévoile le premier quart du film) parce que Le Rituel compte énormément sur sa surprise pour impressionner son spectateur. Et il y arrive parfaitement. Evidemment, le spectateur aguerri de ce genre d'histoire reconnaîtra immédiatement les balises posées par un scénario qui n'en déviera jamais vraiment. Pourtant, malgré une attention de tous les instants, le fan se fera quand même balader, parce que l'histoire du Rituel n'est de loin pas le coeur du film.

Rafe Spall, excellent

PAS UN NOUVEAU PROJET BLAIR WITCH

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'excellence de son design sonore, sa gestion du silence, ses bruitages environnants familiers et inquiétants. Le Rituel pose en quelques plans une ambiance ultra efficace qu'il ne quittera jamais jusqu'à son impressionnante conclusion. La forêt est un labyrinthe étrange qui en appelle à notre imagination débordante lorsque nous perdons nos repères et que nous essayons de résister à la peur. Dans le même ordre d'idée, les personnages du film sont admirablement bien construits. Basiques certes, mais tellement bien définis que l'on croit sans problème à cette bande de potes unis dans la douleur et une situation qui les dépasse. Chacun a son rôle, sa fonction, sa logique et une bonne partie de leurs relations se base sur ce soutien mutuel tout autant que sur les doutes vis-à-vis de ce qu'ils vivent. Si les quatre comédiens sont très bons, c'est bel et bien Rafe Spall qui emporte le morceau, excellent, totalement investi dans son rôle, dévoilant une palette d'émotions tout aussi complexes que contradictoires et intenses.

Dépasser le trauma, facile à dire...

L'autre grande qualité du film, c'est la gestion de son horreur et de son argument fantastique. Jusqu'au dernier acte, plus brut de décoffrage et donc plus classique, Le Rituel construit son mystère avec une certaine maestria, par suggestions, apparitions éclairs en arrière-plan, dans le flou de la profondeur de champ. Il gère tout aussi bien ses quelques jump-scares, jamais intempestifs, toujours justifiés et ô combien efficaces. Pour dire les choses comme elles sont, même si le film ne se regarde pas sur un écran de cinéma (ce qui est fort dommage), il fonctionne et parvient à nous coller cette frousse de l'inconnu et de l'obscurité que nous n'avions plus vraiment ressenti depuis... The Descent justement. Ajoutons à cela la très belle facture visuelle du film, la forêt est magnifique, les jeux d'ombres et de lumière parfaitement maîtrisés  tour à tour glaçants et rassurants jusqu'à la découverte d'une cruelle réalité que le film nous fait accepter de façon totalement naturelle parce que ses personnages nous ont permis, dans leurs réactions et leurs questionnements, d'y croire autant qu'eux. Non, vraiment, Le Rituel est un petit bijou à ne pas manquer.

EN BREF

Beau, terrifiant, sombre, dépressif, émouvant, Le Rituel est très loin de la copie crainte et prouve qu'en utilisant les codes du genre à bon escient, on peut proposer une aventure intense et troublante sans pour autant se trahir. Disponible sur Netflix.

05 février 2018

The Cloverfield Paradox - Julius Onah


L'univers Cloverfield continue de surprendre. Après avoir livré une suite inattendue intitulée 10 Cloverfield Lane, la saga continue avec The Cloverfield Paradox, longtemps connu sous le nom de God Particle. Attendu au cinéma et repoussé plusieurs fois, le film de Julius Onah a été mis en ligne par Netflix par surprise, honorant la tradition imprévisible de la série. 

THE NETFLIX PARADOX

Une sortie annoncée en février 2017. Puis en octobre 2017. Puis en février 2018. Puis en avril. Et enfin, la rumeur Netflix, suivie d'une sortie-surprise annoncée en grande pompe avec la première bande-annonce lors du Super Bowl aux Etats-Unis. Étrange chemin que celui de The Cloverfield Paradox donc, longtemps connu sous le titre God Particle, et porté par un beau casting (Gugu Mbatha-Raw, David Oyelowo, Daniel Brühl, Zhang Ziyi, Elizabeth Debicki).

Avec son budget de 45 millions, loin des 25 de Cloverfield et des 15 de 10 Cloverfield Lane, The Cloverfield Paradox devait logiquement atterrir dans les salles de cinéma. D'autant que cette troisième histoire est la plus spectaculaire, puisqu'elle est la première à se dérouler dans l'espace, à bord d'une station où une équipe de chercheurs travaille sur une expérience dangereuse et unique en son genre, pour sauver la Terre d'une grave crise de ressources qui menace de provoquer des guerres. Pourquoi ce Cloverfield se retrouve t-il donc sur Netflix ? Probablement parce qu'il n'est pas à la hauteur.

CLOVERFIELD LAME

Comme 10 Cloverfield Lane, The Cloverfield Paradox n'était pas un film de la saga à l'origine. Et plus encore que la première suite, il laisse la nette impression que l'univers des aliens géants produits par J.J. Abrams a été introduit aux forceps dans cette histoire de réalité parallèle, qui voit l'équipage d'une station spatiale affronter d'étranges phénomènes suite à une expérience qui vire à la catastrophe.

Pendant ce temps-là, sur Terre

La structure elle-même indique clairement et tristement le lourd effort pour faire coexister deux films en un, avec d'un côté ces héros perdus dans les étoiles, et de l'autre le mari de l'héroïne, qui se réveille en pleine apocalypse sur Terre. Les éléments plus ou moins évidents qui relient ce The Cloverfield Paradox à la série (d'un décor mémorable à une certaine grosse chose, en passant par l'apparition à la télévision d'un Mark Stambler, quand John Goodman incarnait un Howard Stambler dans 10 Cloverfield Lane) n'apportent rien de plus que de maigres rations à celui qui pistera les ponts entre les films, avec une impression d'artificialité peu satisfaisante. L'origine des bestioles, sous-entendue dans l'intrigue, reste laissée de côté.

Que le film passe d'une une vague silhouette dans la fumée à une apparition spectaculaire, finalement lancée à la face du spectateur programmé pour attendre sa dose, témoigne bien de l'impossible équation derrière ce projet bancal. A l'heure où les univers étendus sont devenus la nouvelle obsession des studios, l'univers Cloverfield, pourtant si charmant hier, a muté en un machin indéfinissable, à la mythologie fourre-tout et de moins en moins divertissant.

SUPER F-HUIT

The Cloverfield Paradox est par conséquent l'entrée la plus faible de la série, loin de l'effet de mystère-surprise du premier film en found footage, et de l'efficacité irrésistible de la modeste suite de Dan Trachtenberg avec Mary Elizabeth Winstead. Après un bon départ qui oriente le film vers une aventure spatiale premier degré à la Sunshine (un groupe de diverses nationalités envoyés dans l'espace pour sauver l'humanité), la chose déraille vers une formule de série B, à base de dimension parallèle, phénomènes mystérieux et mises à mort graphiques. Sauf que le résultat est loin d'offrir les sensations fortes, les images marquantes ou les personnages un minimum solides indispensables à la formule.

Daniel Brühl et Zhang Ziyi

Ce qui aurait pu donner un petit cauchemar en huis clos parfaitement sympathique dans la lignée du récent Life - Origine inconnue, se révèle néanmoins d'une platitude étonnante, notamment vu le budget confortable (le magnifique Sunshine de Danny Boyle a coûté moins cher). Hormis une ou deux mises à mort éventuellement amusantes, The Cloverfield Paradox se résume à une suite de scènes banales et désincarnées dans des couloirs bien éclairés, où une bande d'hommes et femmes a priori intelligents aura besoin d'un long moment avant d'imaginer que le chaos ambiant a été causé par leur machine expérimentale - alors même qu'ils écoutaient juste avant un illuminé dire à la télévision qu'ils allaient déchirer l'espace-temps et libérer les enfers.

Lorsque l'action s'emballe et offre de l'explosion ou de la sensation, rien de bien extraordinaire, excitant ou vu mille fois ailleurs et en mieux au rayon science-fiction. La sortie dans l'espace à grand renfort d'effets spéciaux manque de souffle, les sacrifices et morts s'enchaînent sans passion, les moments traités comme des révélations semblent parfaitement artificiels, et la galerie de personnages est d'une fadeur affolante.

L'accent mis sur l'héroïne incarnée par Gugu Mbatha-Raw, vue dans Free State of Jones ou encore un des meilleurs épisodes de Black Mirror, condamne l'histoire à tourner au pamphet pro-famille d'une niaiserie exaspérante, quand les seconds rôles se révèlent parfaitement inconsistants - mention spéciale à Zhang Ziyi, qui ne parle pas anglais pour de mystérieuses raisons. C'est particulièrement tragique avec en main des acteurs aussi solides que David Oyelowo, Daniel Brühl et Elizabeth Debicki.

Gugu Mbatha-Raw méritait mieux.

L'ODYSSÉE PAS ÉPAISSE

Si The Cloverfield Paradox a pour lui une direction artistique ultra-classique mais certainement agréable, avec notamment la photo très clinquante de Dan Mindel qui avait officié sur les Star Trek et Star Wars : Le Réveil de la Force de J.J. Abrams, il laisse l'étrange impression d'un film sans queue ni tête. S'y croisent des scènes de dialogues d'une banalité effarante pour quiconque a vu quelques films du genre, des percées quasi-comiques parfaitement absurdes, des moments pensées comme purement horrifiques, des tentatives d'aller dans le spectacle hollywoodien et des désirs de questionnements très sérieux sur la vie. 

L'esthétique spatiale de sous-Star Trek.

Le cocktail ne donne rien de bien satisfaisant, et laisse surtout imaginer une version alternative, qui aurait simplement assumé une dimension plus modeste et évidente, centrée sur un équipage subitement perdu dans l'espace. Là, avec une gentille envie de flirter avec le Event Horizon de Paul Anderson perceptible ça et là, ce Cloverfield 3 aurait certainement pu devenir le penchant SF de 10 Cloverfield Lane, et donc une réjouissante série B qui n'a nul besoin de multiplier les plans à effets pour faire de l'œil au spectateur, jusqu'à un final qui semble avoir été scotché pour justifier le titre. Le seul paradoxe de ce troisième film, c'est son gros budget, son gros casting, ses grosses ambitions, et son tout petit résultat.

EN BREF

The Cloverfield Paradox est l'épisode le moins réussi, le moins sympathique, et le plus apte à prouver que ce projet d'univers Cloverfield est une bien mauvaise idée.