27 février 2017

Pourquoi Moonlight a remporté l'Oscar



Et si c'était le film ultime de l'ère Obama?

La compétition entre La La Land et Moonlight pour l’Oscar du meilleur film se sera donc jouée jusqu’à la dernière minute. Et même après la dernière minute, le cafouillage de la mauvaise enveloppe ayant fait se succéder les deux équipes sur scène à quelques secondes d’intervalle. Et si, au-delà du gros fail, on prenait plutôt ça pour un beau symbole de passage de témoin générationnel ? Damien Chazelle (32 ans, 3 films au compteur) et Barry Jenkins (37 ans, 2 longs-métrages à son actif), tous les deux vainqueurs d’une cérémonie où n’était nommé presque aucun vétéran (ni Scorsese ni Eastwood), incarnant une nouvelle génération de réalisateurs successfull et conquérants. Soit un nouveau Nouvel Hollywood, couronné sous les yeux de l’ancien « Nouvel Hollywood » (Faye Dunaway et Warren Beatty, alias Bonnie and Clyde), qui s’interroge désormais sur sa myopie au moment de lire le nom des lauréats.

#OscarsSoBlack ?

La jeunesse : voilà le vrai symbole qu’on a envie d’accoler à la victoire de Moonlight. Bien sûr, après une édition 2016 marquée par la polémique OscarsSoWhite (en résumé : que des films blancs nommés et récompensés, l’année de Creed et de N.W.A. - Straight Outta Compton), les éditorialistes de tout poil vont saluer dans le succès de ce film (l’histoire en trois temps et trois acteurs de l’éducation sentimentale d’un gamin du ghetto de Miami) la victoire d’un emblème black sur l’autre chouchou de la saison, La La Land, romance de babtou fragile où des trentenaires blancs jouent du jazz en fantasmant le bon vieux temps de Fred Astaire et Ginger Rogers (on caricature, hein, j'adore La La Land). Mais Moonlight dépasse le strict cadre de l’expérience noire, du questionnement sur la représentation des minorités (à ce compte-là, c’est autant un film gay qu’un film black) et s’envisage avant tout comme une pure expérience de cinéma sensorielle, planante, éthérée, qui lorgne du côté de Gus Van Sant, Wong Kar-Wai et Hou Hsiao-Hsien, et place l’esthétique cent coudées au-dessus de la politique.

Post-racial

Bien sûr, politiquement, symboliquement, il y avait quelque chose de douloureux à voir Moonlight gagner in extremis, à l’arrachée, obligé de pousser l’équipe de La La Land hors de scène pour s’y faire une place. Un résumé fulgurant de la place des artistes noirs dans le cinéma américain ? Oui et non. La polémique OscarsSoWhite ne doit pas faire oublier que le cinéma des années Obama avait su faire de l’expérience noire américaine l’un de ses grands sujets (Lincoln, Django Unchained, Le Majordome,La Couleur des sentiments…) et que l’Académie n’y avait pas été totalement insensible (remember la victoire de 12 Years a Slave en 2014). Et si on considère que le cinéma fait toujours écho aux problématiques de son époque avec un léger décalage temporel, alors Moonlight, film éminemment post-racial, pourrait bien en réalité être le vrai grand film de l’ère Obama. Celui qui imagine le monde d'après. La La Land, et son parfum d’âge d’or, est un film de crise, un refuge anti-Trump, exactement le genre de musical merveilleux que le public allait voir dans les années 30 pour oublier l’orage qui grondait à l’extérieur. Moonlight, lui, n’oublie rien du passé mais entend surtout tracer une voie pour le futur. Que ce film-symbole des années Obama ait été récompensé sous Donald Trump est d’ailleurs en soi une excellente raison de garder espoir.

Breaking Bad : la guerre contre la mouche par le réalisateur de Star Wars


Du début des années 2000 resteront plusieurs séries. Parmi elles : Breaking Bad, création de Vince Gilligan devenue en quelques années un véritable phénomène. Formé sur X-Files où il a commencé en scénariste pour finir en producteur, Gilligan a marqué les esprits avec l'histoire improbable de Walter White, professeur de chimie dans une petite ville du Nouveau-Mexique, qui se lance dans un trafic de méthamphétamine avec l'aide d'un ancien élève lorsqu'il découvre être atteint d'un cancer en phase terminale.

Beaucoup de morceaux inoubliables dans Breaking Bad, qui s'est notamment terminé en beauté. Mais parmi les 5 saisons et 62 épisodes, un moment inclassable et unique : La Mouche (Fly), épisode 10 de la saison 3, réalisé par Rian Johnson (Looper, Star Wars : Les Derniers Jedi).


GENIUS IN A BOTTLE

Comme d'autres pépites, La Mouche est né de contraintes. Arrivé à la fin de la troisième saison, Breaking Bad a ainsi des problèmes : après avoir construit le décor du laboratoire, le budget est plus que serré. La production utilise alors la carte classique du bottle episode : une histoire écrite dans un souci d'économie, avec peu de décors et acteurs.

Interrogé par AV Club en 2010, le showrunner Vince Gilligan revenait sur les conditions particulières de l'épisode : « Il y avait certaines réalités financières. C'est un bottle episode, et on fait un bottle episode quand on doit respecter un planning et un budget. Ceci étant dit, même si ça n'avait pas été le cas, même s'il n'y avait pas eu cette situation financière, je pense en tant que showrunner qu'il devrait y avoir un certain rythme et une certaine forme dans chaque saison. Et le bouquet final qu'on cherche à avoir à la fin de la saison, ne serait pas si fort si on n'avait pas ces moments plus calmes, avant la tempête. Les épisodes plus tranquilles font ressortir encore plus ceux qui sont plus tendus et dramatiques. »


HUIS CLOS

Ce n'est pas un hasard si c'est le seul épisode de la série où Sky (Anna Gunn) n'apparaît pas, malgré sa courte présence hors champ : La Mouche est entièrement dédié à la relation entre Walter et Jesse, qui va prendre une tournure inquiétante et orageuse à cause d'un malheureux élément extérieur qui trouble le héros. 

Hanté par sa responsabilité dans la mort de Jane, profondément inquiet face à une existence de plus en plus dangereuse, Walter ne dort plus. Quelque chose lui échappe, à un degré plus ou moins tangible, et le ronge. Cette perte de contrôle, subtile mais potentiellement tragique, se concrétise : la dernière fournée de méthamphétamine de leur nouveau laboratoire, installé sous le business a priori innocent de Gus, n'est pas complète. Une petite différence qui n'inquiète pas Jesse, mais qui obsède vite Walter, à cran. Et lorsqu'il découvre qu'une odieuse mouche est entrée, il se lance dans une chasse hystérique pour l'arrêter, afin de reprendre le contrôle du domaine.


LES AILES DE L'ENFER 

La Mouche est la première incursion de Rian Johnson dans la série de Vince Gilligan, où il reviendra pour la dernière saison signer notamment le mémorable Ozymandias. A l'époque, il a été remarqué avec le film indé Brick et la comédie Une arnaque presque parfaite avec Mark Ruffalo, Adrien Brody et Rachel Weisz. Il n'a pas encore réalisé le film de science-fiction Looper mais Vince Gilligan a lu le scénario, et a été impressionné. 

Le running gag de la mouche qui titille un Walter à cran apporte une évidente touche de légèreté à l'épisode. Le héros se tape la tête contre un tuyau, allume une machine en frappant l'insecte, explose une lumière, perd sa chaussure et va jusqu'à s'offrir une chute grotesque dans sa chasse infernale. C'est une ficelle scénariste brillante : raconter en profondeur un personnage via une mise en situation a priori innocente, qui est pourtant chargée d'un sens fort. En l'occurrence, la peur grandissante d'un homme rongé par ses remords, piégé par ses choix de vie et sa confiance presque aveugle en lui-même.

Walter piège moins la mouche que lui-même, pressurisant le laboratoire pour s'enfermer avec sa propre conscience jusqu'à implosion. L'insecte est comme un mauvais génie qui le torture, se place face à lui pour lui rappeler ses limites et lui infliger les peines qu'il mérite. Lorsqu'elle se pose sur son front, elle laisse l'occasion à Jesse de rendre un coup à son associé survolté et enragé. Il cherche à se punir, et la mouche est là pour l'aider.


FLY ME TO THE MOON

Si La Mouche fonctionne aussi bien, c'est qu'il est d'une qualité formidable à tous les niveaux. L'écriture est simple et précise ("Tout est contaminé"), Aaron Paul et surtout Bryan Cranston sont excellents, et la mise en scène de Rian Johnson est superbe. D'un plan sur la mouche posée sur le verre des lunettes de Walter à la coupure d'électricité au moment opportun, l'épisode est un pur plaisir.

Dans sa dernière partie, la rage laisse place aux confessions dans un silence de plomb. Walter cherche le moment idéal où il aurait pu et dû mourir, raconte comment il a rencontré le père de Jane le jour où elle est décédée. La mouche viendra interrompre cette conversation centrale, et sauver Walter d'un aveu qui le ronge, alors qu'il glisse vers un état second. 

La révélation sur son rôle dans la mort de Jane viendra plus tard, dans un autre grand moment de la série : l'épisode 14 de la saison 5, Ozymandias, justement réalisé par Rian Johnson.


La meilleure scène est sans nul doute celle de la fin, lorsque Jesse monte sur l'échelle pour atteindre la mouche, tandis que Walter s'excuse à demi-mots pour Jane. Il tient littéralement la vie du garçon entre ses mains lorsqu'il dit "Jesse, je suis désolé. Je suis désolé pour Jane. Je suis vraiment désolé...". La mort de linsecte est retardée alors que Walter accepte que le contrôle lui a clairement échappé, et que "tout est contaminé" - dans le laboratoire, dans sa famille, dans son existence. La mouche sera finalement abattue, accompagnée des ronflements du père de famille.

Dans cette scène, à la fois simple et profondément complexe, il est clair que Breaking Badest une série fantastique. Et lorsque l'épisode s'achève, comme une boucle infernale, sur le son d'une nouvelle mouche qui rappelle à Walter qu'il n'y échappera pas, l'œuvre culte de Vince Gilligan rappelle qu'elle a été l'un des grands moments de la télévision des dernières décennies.

14 février 2017

Alias : Quentin Tarantino star d'un hommage à Die Hard


Alias n'est pas juste la série qui a révélé J.J. Abrams, Jennifer Garner, et Bradley Cooper. C'est surtout une excellente série d'espionnage, mélange audacieux de soap opera et de thriller, arrivée la même année que 24 heures chrono comme un bâton de dynamite dans le paysage TV américain.

C'est aussi une série qui s'est payée de nombreux invités de luxe : Faye Dunaway, Roger Moore, Rutger Hauer, Isabella Rossellini, Ethan Hawke, Christian Slater, Angela Bassett, Elodie Bouchez, David Carradine, Justin Theroux, Gina Torres, Tobin Bell, Amy Irving, et même quelques réalisateurs comme Peter Berg, David Cronenberg et Quentin Tarantino. Le cinéaste culte de Pulp Fiction et Jackie Brown incarne ainsi un fou furieux dans un double épisode mémorable de la saison 1 diffusé en 2001 : Jeux dangereux.


MY NAME IS SYDNEY BRISTOW

Créée par J.J. Abrams, Alias raconte l'histoire de Sydney Bristow, interprétée par Jennifer Garner. Recrutée pendant ses études, elle intègre le SD-6, une filiale de la CIA, pour devenir une espionne de premier ordre sous les ordres d'Arvin Sloane. Lorsque son petit ami la demande en mariage, elle décide de briser le code de sa double vie pour lui dire la vérité. Mais son fiancé est tué, et Sydney découvre à son tour la vérité : le SD-6 n'est pas une branche secrète de la CIA, mais l'ennemi qu'elle pensait combattre. Elle décide alors de devenir un agent double, pour oeuvrer de l'intérieur.

Episodes 12 et 13 de la première saison, Jeux dangereux intervient donc tôt dans l'intrigue. Après avoir appris dans le pilote la vérité sur son père Jack, qui est lui aussi un espion et un agent double pour la CIA, Sydney a découvert que sa mère n'était non pas professeure mais agent secret pour le KGB. Son mariage et sa famille n'étaient qu'une couverture. Sous le choc, elle annonce à Vaughn, son contact à la CIA, qu'elle va abandonner cette vie.

Le moment parfait pour les scénaristes sadiques de la série pour entraîner l'héroïne dans une prise d'otages au sein du SD-6, qu'elle devra donc sauver. Alors qu'elle descend vers les bureaux secrets en expliquant à son père que "This life has to stop", l'ascenseur s'arrête, comme pour lui répondre. Le diabolique McKenas Cole (Quentin Tarantino) débarque ainsi dans les locaux avec une équipe de mercenaires, enferme les employés, et commence à torturer Sloane pour pouvoir récupérer une mystérieuse boîte dans le coffre fort du SD-6.


GLORIOUS BASTERD

Avec son costume de Reservoir Dog et son air vicieux, McKenas Cole arrive pour une double mission : récupérer une mystérieuse boîte liée au fameux Rambaldi, le Leonard de Vinci au coeur des premières saisons d'Alias, et se venger de Sloane. Car Cole était un espion du SD-6, qui a été capturé et donc renié par ses supérieurs, puis torturé.

Le rôle sied parfaitement à Quentin Tarantino, qui incarne avec une aisance et un plaisir évidents ce mercenaire vicieux et revanchard. Les scénaristes lui offrent de longues tirades, probablement autant pour satisfaire le réalisateur que ses fans. Le voir rappeler à Sydney que des années plus tôt, il a tenté de la séduire mais que la jeune femme l'a menacée de lui briser les rotules s'il réessayait, est à ce titre particulièrement réjouissant vu la réputation de Tarantino. La confrontation ira jusqu'à l'affrontement à main nue, où le cinéaste prend brutalement le dessus avant d'être finalement mis à terre par l'héroïne.

Tarantino réapparaîtra dans la délicieuse saison 3, aux côtés de Sark et Lauren Reed, merveilleux antagonistes de Sydney. Car Alias a toujours su mettre en avant des personnages forts, charismatiques, parfaitement servis par une écriture hautement efficace.


DIE HARDER

Le nom sur le van des mercenaires de Cole, "McTiernan Air Conditioning", n'est pas innocent : le double épisode Jeux dangeureux rend un petit hommage au Piège de cristal avec Bruce Willis. Comme John McClane, Sydney Bristow s'interroge profondément sur son existence et ses choix lorsqu'elle échappe de justesse à une prise d'otages. Elle tente alors de mettre à mal les plans d'une bande de vilains en jouant avec leurs nerfs, notamment grâce aux conduits d'aération. Comme Gruber, Cole tente de soutirer au patron le code du coffre fort par tous les moyens.

Au-delà de cet hommage imbriqué dans ce faux bottle episode, il y a l'idée que tous les personnages sont des otages. Sloane, Marshall et Dixon sont pris en otage par Cole, lui-même otage de sa colère furieuse contre ce chef auquel il a trop fait confiance. Vaughn est coincé entre sa mission professionnelle et ses sentiments naissants pour Sydney. Jack est prisonnier de son passé, de ses mensonges incessants, qui le condamnent à briser son présent et sa relation bien compliquée avec sa fille.


Et Sydney, surtout, est otage : de sa famille, de ses choix, de ses émotions, de sa mission morale, de sa quête de vengeance pour le meurtre de son fiancé. Lorsqu'elle se rend à Cole pour sauver son père, l'homme lui aussi rongé par la colère lui offre un conseil : Sloane va la décevoir et la trahir, comme il l'a fait avec lui. L'héroïne ne peut qu'aquiescer en silence. Dans une autre scène, elle s'étonne d'être en pleine mission pour sauver ce SD-6 qu'elle cherche désespérément à détruire. Alias prend un malin plaisir à brouiller les pistes, redistribuer les cartes, et déplacer les lignes - pour rendre le terrible Sloane sympathique voire héroïque, pour prouver à Sydney qu'elle n'a pas la liberté qu'elle pensait posséder.

La course contre la montre pour empêcher le système de sécurité du coffre de détruire le SD-6 est celui de Sydney Bristow, condamnée à être hantée et rattrapée (littéralement) par ses démons. Alias n'en est qu'à la moitié de sa première saison et déjà, elle offre ce type d'épisode jouissif, qui confronte les héros à leurs failles et leurs limites, tout en assurant impeccablement le service côté suspense.

Sans oublier ce fabuleux mystère autour de Rambadli, utilisé comme un gigantesque MacGuffin pendant les cinq saisons de la série. Avant de repousser un peu trop les frontières de l'absurde et du délire new age à partir de la saison 4, Alias a ainsi été une série palpitante d'une efficacité redoutable, qui a utilisé et réinventé les ficelles du genre avec une audace parfois déconcertante. Jeux dangereux reste donc l'un des fiers représentants de cet âge d'or, et de l'attrait extraordinaire de la série à l'époque.

02 février 2017

The OA - Brit Marling et Zal Batmanglij


Après une année riche en création originale (Stranger Things, The Crown...), on ne s'attendait pas à ce que Netflix nous ponde une dernière œuvre télévisuelle en cette fin d'année. La plateforme a donc surpris son monde le 16 décembre dernier avec The OA. Sans hésiter, on s'est jeté corps et âme (au sens propre comme au figuré) sur cette perle mystérieuse et initiatique créée par le duo Brit Marling – Zal Batmanglij.



VERY STRANGE THINGS


Lors de l'annonce de l'arrivée de The OA sur la plateforme, nul doute que Netflix avait en ligne de mire le succès de sa série estivale Stranger Things. A l'instar de l’œuvre nostalgique des studios Amblin, la nouvelle création originale s'est dévoilée à travers une promotion quasiment inexistante : une bande-annonce publiée trois jours avant la sortie de la série accompagnée d'un synopsis dévoilé seulement 24h avant la diffusion, après une très vague annonce en mars 2015.

A bien des égards, quand on y regarde de plus près, The OA marche dans les pas de Stranger Things bien au-delà de la campagne promotionnelle. Pour ne pas citer les multiples points communs des deux séries, qu'on vous laissera découvrir par vous-mêmes, on pense entre autres aux saignements de nez de Prairie Johnson qui rappellent instinctivement ceux d'Eleven, ou l'obsession de la figure paternelle dans le récit. La série de Brit Marling et Zal Batmanglij, qui se retrouvent après le beau Sound of my Voice et The East qu'ils avaient déjà co-écrits, approche le genre avec bien plus de mystère et de prudence.



THE oRIGINES aDVENTURES



The OA se distingue en revanche très nettement de sa jeune aînée de par l'originalité de chaque instant, loin de l'histoire conventionnelle affichée lors des premières minutes du pilote qui ressemble presque à un X-Files : la réapparition d'une enfant aveugle qui a disparu sept ans plus tôt et qui a recouvré la vue à son retour. La série de Brit Marling et Zal Batmanglij va ainsi rapidement dérouter le spectateur.


Après nous avoir exposé cette histoire assez simple pendant 55 minutes, le récit de Prairie Johnson s'oriente vers une direction totalement inconnue. La fin du premier épisode est ainsi une surprise totale, et une véritable piste de décollage. A partir de là, le sentiment de se retrouver devant quelque chose défiant tous les codes de narration habituels s'ouvre littéralement devant nos yeux.


Toutes les perspectives sont permises. Et à moins de faire la sourde oreille ou d'être complètement aveugle, on comprend que The OA se savourera dans son ensemble et qu'il sera strictement impossible de s'arrêter à mi-chemin. Car The OA est un puzzle qui se construit petit à petit, dissimulant malicieusement chaque véritable indice ou fausse piste tout au long de ses huit épisodes.

Un nombre d'épisodes classique mais avec lequel The OA surprend également. Quitte à jouer avec les codes narratifs, la série s'amuse avec le temps. A l'image de son récit aux multiples arcs narratifs, mêlant présent et passé, la série s'oppose à toute logique de format télévisuel en s'affranchissant d'une durée obligatoire pour chaque épisode, passant parfois du simple au double.



EXPERIENCE SENSORIELLE IMMEDIATE 


Ce qui frappe le plus dans The OA reste cependant sa puissance émotionnelle et les sensations corporelles qu'il nous transmet. Jamais une série ne se sera autant basée sur la gestuelle et le regard de chacun de ses personnages. D'abord et avant tout à travers le corps de son héroïne : Prairie Johnson alias Nina alias The OA. Chacun de ses mouvements sont ressentis par le spectateur comme si nous ne faisions qu'un avec la jeune fille.

Lorsqu'elle raconte sa rencontre avec Hap à ses cinq compagnons, alors qu'elle est encore aveugle, le cadre est fermé et le champ flouté. Comme elle, nous sommes emprisonnés et ne pouvons nous fier qu'aux bruits et éléments hors du cadre pour nous repérer. Ce n'est d'ailleurs pas anodin si la musique joue un rôle à part entière au sein de The OA. Et parce que malgré la complexité de son récit, la série reste toujours cohérente, c'est bien évidemment dans un final étourdissant et transcendant que le spectateur entre cette fois en communion avec le corps de chacune des cinq "recrues" de Prairie.


Le casting est à l'image de la nature étrange de The OA. Autour d'une Brit Marling (actrice, co-créatrice, co-scénariste, co-productrice) parfaite dans la peau sensible d'une femme mystérieuse, qui rappelle son personnage dans Sound of my Voice, il y a une équipe à la fois inattendue et fabuleuse : le fantastique Patrick Gibson, Brandon Meyer, Brandon Perea, Ian Alexander (acteur transgenre qui fait ses premiers pas) et la très touchante Phyllis Smith (The Office) forment un groupe attendrissant et uni par une énigme qui rappellera parfois celui de Stranger Things.

Quelques visages connus comme Alice Krige, Scott Wilson, Emory Cohen et Jason Isaacs complètent le casting, 

L'excellent Riz Ahmed est également de la partie.

Alors on ne sait pas si The OA est parfaite. La découverte finale de French, l'un des cinq amis de Prairie, remet en effet en cause tout ce qu'on a vécu ; le sentiment d'avoir été trompé et berné sans aucune forme de compassion nous envahit. Mais quelque soit la part de réel et malgré la complexité évidente de son histoire, la création du duo fantasque Marling-Batmanglij reste une magnifique épopée philosophique sur la vie et la mort - entre autres.

Au fond, cette saison 1 peut se suffire à elle-même après nous avoir donnés quelques réponses et surtout posés de multiples questions. Mais les perspectives d'une saison 2, pas encore annoncée mais prête dans l'imagination du duo, nous ouvriraient de nouvelles possibilités. Et pour tout vous dire, s'il fallait repartir immédiatement, on embarquerait les yeux fermés.

01 février 2017

Moonlight - Barry Jenkins



Avec La La Land, Manchester by the Sea, Premier contact et Les Figures de l'ombre, c'est l'un des poids lourds de la saison des Oscars : Moonlight de Barry Jenkins. Deuxième film du cinéaste de 37 ans, cette histoire semi-autobiographique découpée en trois moments de la vie d'un garçon noir élevé dans un quartier difficile de Miami est donc très attendue. Avec une crainte : celle d'avoir affaire à un énième produit à Oscar.


MIAMI VICE

Moonlight est sans aucun doute desservi par sa place actuelle sur le marché hollywoodien : huit nominations aux Oscars (notamment meilleur film, réalisateur, scénario, acteur dans un second rôle et actrice dans un second rôle), Golden Globe du meilleur film dramatique, et une revue de presse dithyrambique pour s'attendre à un grand mélodrame flamboyant et terrible.

Le programme va dans ce sens : trois tranches de vie centrées sur un garçon né dans un sale quartier de Miami, auprès d'une mère toxicomane, avec une homosexualité difficile à vivre dans le décor.


Or, le deuxième film de Barry Jenkins, quasiment sorti de nulle part et entré dans la cour des grands avec ce pur film indépendant (budget de 5 millions), est moins évident. Moins clair, moins simple, moins facile à consommer. Pas de grande envolées mélo, pas de tragédie larmoyante, mais le portrait en trois traits d'un personnage emprisonné.

THREE TIMES

Centre de gravité du film, ce personnage a plusieurs surnoms, visages et corps (il est interprété à trois âges différents par Alex Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes). Moins intéressé par la trajectoire noire tirée de sa propre enfance, Barry Jenkins dessine par touches cet alter ego, construit autour de trois rencontres décisives, qui montrent mieux que n'importe quel autre élément (la couleur de peau, les vêtements, le travail, les muscles) la personne qu'il est véritablement.

D'une figure paternelle à un premier amour qui le forgera dans la violence avant de lui offrir une lueur d'espoir, Moonlight assemble ce portrait avec une sensibilité étonnante. Si certains éléments empruntent lourdement au pur mélo, notamment avec la mère interprétée par Naomie Harris (inspirée par la propre mère de Jenkins), le cinéaste maintient une ligne dure et une distance presque glaciale avec son héros.


Cette retenue est la grande force du film, et également ce qui pourra surprendre l'amateur de drame larmoyant qui pensait avoir affaire à un mélodrame classique. En ça, il rappelle parfois Manchester by the Sea, le très beau film de Kenneth Lonergan qui résiste lui aussi aux plus grosses ficelles et se raconte par touches presque abstraites.

MOONLIGHT KINGDOM

Moonlight est plus fort dans le détail que dans sa globalité. Un exemple : un regard caméra d'une beauté et d'une violence saisissante de Naomie Harris, tourné en 48 images par seconde, comme Le Hobbit de Peter Jackson. Le choc est subtile, mais réel. C'est dans ces moments fulgurants que Barry Jenkins donne à son film une puissance folle, plus que dans certaines scènes ou dialogues un peu forcés (l'explication du titre).

Le vrai coeur de Moonlight semble d'ailleurs se cacher dans la troisième partie. La plus déchirante et surprenante, qui se retranche dans une zone moins stéréotypée, avec une tendresse et une finesse épatantes. C'est là, dans l'écriture comme dans la direction d'acteur, que Barry Jenkins démontre un talent formidable. C'est là aussi que Moonlight révèle un acteur fantastique : Trevante Rhodes, muscles d'ogre et visage d'enfant, qui aurait amplement mérité autant de louanges que Naomie Harris et Mahershala Ali, nommés aux Oscars. Bouleversant, il incarne à merveille toute la complexité du film.


EN BREF


Derrière l'étiquette moyennement noble (et parfois méritée) du mélo à Oscars, il y a donc un film plus farouche et fragile, qui résiste un peu au spectateur et brille, dans ses meilleurs moments, d'une lumière foudroyante.

23 janvier 2017

The Fits - Anna Rose Holmer


The Fits, premier long-métrage de l’Américaine Anna Rose Holmer, est un coup de maître. Un récit d’une maîtrise et d’une maturité surprenantes, qui nous plonge avec justesse dans le désarroi de la prime adolescence. 


Du ring au bling

Toni, petite fille de onze ans aux muscles dessinés par une pratique intensive de la boxe, évolue dans un environnement uniquement masculin. Considérée comme une sorte de mascotte asexuée par les boxeurs du club, elle exprime avec son corps tout ce qu’elle ne verbalise pas. Fascinée par les filles du cours de danse de la salle d’à côté, Toni se désintéresse peu à peu de la boxe et tente d’intégrer ce groupe d’adolescentes hautes en couleur. C’est alors que se déclenchent, parmi les danseuses du cours, de curieuses crises d’épilepsie…


Mystérieuses convulsions

Difficile de faire rentrer ce film dans une catégorie préconçue. The Fits, que l’on pourrait traduire par « Les spasmes », n’est pas du tout un film sur la boxe (fists signifiant les poings). Car, si le film s’ouvre sur un ring, il se déroule au rythme de la chorégraphie que tente d’apprendre Toni. Pourtant, The Fits, ce n’est pas non plus un film sur la danse. Car on se soucie finalement bien peu de savoir si les filles vont ou non remporter la compétition pour laquelle elles se préparent. Ce qui intéresse le spectateur, c’est de voir si Toni va ou non réussir à s’intégrer à ce groupe. Si elle va, elle aussi, être victime de ces mystérieuses convulsions.


Horreur adolescente

The Fits, c’est clair, ne ressemble à rien de connu. On peut penser à Take Shelter, de Jeff Nichols, pour la dérive progressive du naturalisme vers le surnaturel ; ou plus encore, à Chronicle, réalisé par Josh Trank, film ultra-réaliste sur une bande d’ados dotés de supers pouvoirs. Ici, l’étrangeté à la lisière du fantastique qui baigne le film n’est que le reflet du mystérieux changement qui habite Toni. Un mélange de peur et de fascination pour ce qu’elle ne connaît pas. The Fits, s’il fallait lui attribuer une thématique précise, est finalement un film sur le passage de l’enfance à l’adolescence, et sur le mélange de terreur et d’envie que cette mutation entraîne.

Finalement, The Fits, c’est une histoire très simple d’émancipation, transcendée par la grâce d’une mise en scène sur le fil, et par la justesse de ses interprètes non-professionnels. En tête, la formidable Royalty Hightower, à la hauteur de son glorieux patronyme, avec sa voix grave et son regard qui défie la caméra. On pourrait certes reprocher à ce film d’1h12 d’être un peu court, de ne pas donner à son fascinant sujet l’occasion de se déployer pleinement. Mais c’est paradoxalement cette retenue qui confère sa puissance au film et lui donne des allures d’allégorie. The Fits est la preuve en images qu’avec un budget restreint, on peut faire un grand film. 


EN BREF

Avec The Fits, on assiste à l’éclosion d’une réalisatrice, mais aussi d’une jeune actrice. Un coming to age film à plus d’un titre.

15 janvier 2017

Chrono-Critique : Fantastic Mr Fox - Wes Anderson


Wes Anderson est un poseur, un spécialiste du cinéma apprêté et artificiel, monté et mis en scène comme un petit théâtre de marionnettes. C'est donc sans surprise que Fantastic Mr. Fox s'affirme comme son meilleur film, l'auteur semble avoir trouvé là exactement le sujet et la technique qui lui convenaient. D'une beauté (certes orangée) à couper le souffle, l'œuvre est une petite sucrerie rythmée et ironique, définitivement charmante même si loin d'être parfaite. On retrouve ainsi les travers habituels d'Anderson, qui a toujours autant de mal à décrire des personnages attachants qui dépassent le cadre de l'ébauche. Cependant, ses efforts n'ont jamais autant porté leurs fruits et les quatre ou cinq principaux protagonistes se détachent sans mal d'une galerie de bestioles secondaires complètement bâclées malgré un casting vocal tout bonnement incroyable (de George Clooney à Willem Dafoe en passant par Meryl Streep et Bill Murray).


Anderson peut remercier Roald Dahl, qui lui fournit une charpente inébranlable. Fantastic Mr. Fox n'est jamais aussi bon que lorsqu'il s'abandonne totalement à la comptine, sur une sélection musicale comme toujours sublime (les Beach Boys par deux fois, par exemple, et une intervention exclusive de Jarvis Cocker, excusez du peu). Le problème essentiel du film tient peut-être en sa nature schizophrénique, qui le rend un peu trop distancié pour les mômes et trop léger pour les adultes. Il est par ailleurs très difficile de ne pas avoir en tête Wallace et Gromit et Chicken Run, dont Wes Anderson reprend des pans entiers, sans que l'on sache très bien s'il s'agit d'hommage ou de pompage sans vergogne.


Pourtant le plaisir, simple et futile, est bien présent. On passe un agréable moment et on admire la technique impeccable de l'œuvre. On sourit souvent, on note quelques très belles scènes (l'apparition d'un loup lointain en particulier) et on pardonne les longueurs (le film ne sait jamais quand finir). Devant ce bon petit divertissement, une chose est sûre : Wes Anderson doit continuer dans l'animation, il a trouvé sa voie !

10 janvier 2017

Evil Dead 2 - Sam Raimi


Rares sont les suites qui arrivent à exister en tant que film autonome- ne devant (presque) rien à l'original dont elles ne sont le plus souvent que la copie. Evil Dead 2 est de celles-la. Sam Raimi parvient à faire mieux qu'Evil Dead et offre au spectateur médusé un film hystérique, rageur, drôle, inventif, tordu…. Bref les qualificatifs viennent à manquer. Retour en arrière….

Sorti échaudé de leur première expérience Hollywoodienne ( Crime wave / Mort sur le grill 1985 ) le trio Raimi / Tapert / Campbell – rétrospectivement réalisateur / producteur / acteur - propose à Dino de Laurentiis un projet de suite à leur déjà mythique Evil Dead (1982).
Le budget en poche et la promesse d'une liberté presque totale, Raimi et sa troupe de fidèles partent se terrer dans un gymnase désaffecté au fin fond de la Caroline du nord et s'en vont, en quelques semaines de tournage, écrire une page de l'Histoire du cinéma (tout court). Presque 20 ans après il est encore difficile de se défaire du choc que représente la vision d'un tel film. Sam Raimi parvient à transcender le principe même de l'original…. si le scénario tient sur un cotillon, il laisse le champ libre à l'expérimentation que le jeune réalisateur avait commencé à développer dans la dernière demi-heure quasi-muette du premier Evil Dead.


Le fond et la forme se conjuguent pour offrir un spectacle unique, entre le tour de montagne russe et la « screwball comedy » des années 30. Pour ce faire, Sam Raimi et son scénariste Scott Spiegel, décident de pousser le concept éculé du premier film dans ses derniers retranchements. Un décor unique : que la caméra ne va cesser de nous faire découvrir sous de nouveaux angles vertigineux en déployant des miracles de technologie pour s'abstraire de la pesanteur : la cabane maudite prend des proportions gigantesques ; la caméra -adoptant le point de vue du Mal -n'a plus de limite et traverse les arbres, les murs, les corps…. laissant exsangues les protagonistes et le spectateur. Un protagoniste unique : Au groupe de jeunes écervelés, Sam Raimi substitue un personnage unique Ash/Bruce Campbell. Après avoir rejoué la « partition » du premier film en moins de 5 minutes qui voit sa compagne disparaître à coup de pelle, Ash est livré en pâture aux démons ; véritable punching ball humain, qui pendant une bonne partie du film, se débat seul contre les forces du mal, et accessoirement lui-même, en proie à des hallucinations inédites. Bruce Campbell se prête de bonne grâce au jeu de « chambouletout » organisé par Raimi et livre une performance halluciné à laquelle Jim Carrey n'a du rester insensible. Puis Sam Raimi a besoin de sang frais pour alimenter les rouages et introduit de nouveaux personnages, renouant avec une intrigue plus classique (la seule partie un peu faible du film).


Au gore qui a fait la renommée de son premier film, Sam Raimi décide de substituer l'outrance grand guignolesque.Le temps a passé et les sommets de gore du premier opus ont de la concurrence- Stuart Gordon et son Re Animator ont posé de nouvelles limites, sans parler des délires transalpins de Lucio Fulci et autre Ruggero Deodato. Là ou le premier film pouvait apparaître brutal et choquant (malgré son humour macabre, la scène de viol a du mal à passer) le réalisateur va plutôt puiser son inspiration dans le burlesque non sensique des « three stooges », Marx Brothers du pauvre, qui n'ont cessé de l'influencer depuis ses premiers courts-métrages.

Exit les viols champêtres, bienvenue aux énucléations, démembrements et autres tronçonnages lorgnant dangereusement vers l'absurde et le surréalisme : Ash poursuivant sa main possédé, se mettant à rire hystériquement, suivi à l’unisson par tout le mobilier de la cabane,… le sang tantôt rouge vif, vert ou noir envahit l'écran jusqu’à imprégner la pellicule ( une lampe recouverte de sang diffuse une lumière rouge…) l'équipe du film ne se souciant guère de réalisme ou d'une quelconque censure (foutu pour foutu – le film sera interdit de toute façon).


Sam Raimi nous convie à un grand huit sensoriel où la caméra s'attribue un rôle à part entière. Sans pour autant ressembler à La dame du Lac de Robert.Montgomery ( premier film tourné entièrement en caméra subjective en 1948 ), le statut que le réalisateur confère à sa caméra est singulier ; incarnation de l'esprit du mal qui rôde au sein de la forêt avant d'assaillir Ash, Raimi tarde à briser l'illusion, à donner un visage à sa caméra. Les jeux de miroir sont multiples et renvoient toujours une image distordue et « monstrueuse « du sujet, tous les personnages sont des monstres en devenir – il ne reste plus qu'à attendre le moment opportun pour passer du côté obscur. Il est clair que la sympathie de l'auteur du bien nommé Darkman (1988) va plutôt vers le double possédé de « Ash »

Le personnage incarné par Bruce Campbell gagne cette fois ses galons de super–héros de l'horreur : jeune adulte mal à l'aise dans le premier, il apparaît body buildé, la mâchoire serrée et n'hésite pas à se défaire de sa main possédé puis à la remplacer par une tronçonneuse, tout en brandissant un canon scié de l'autre (main) ; il finira par entrer malgré-lui dans les livres d'Histoire ( les pages du Nécronomicom le représentent comme le sauveur venu du ciel) dans une scène finale d'anthologie qui fait définitivement voler en éclat le cadre devenu trop étriqué du film d'horreur pour basculer en pleine heroic fantasy….


Bruce Campbell trouve en Ash le rôle le plus marquant de sa carrière et aura du mal à se défaire du personnage qui l'aura rendu « célèbre » : il ira même jusqu'à réaliser My name is Bruce où il joue son propre rôle : un acteur de série B que des habitants d'une petite ville confondent avec son personnage fétiche et forcent à se battre avec un vrai démon…. 

Certains mauvais esprits considèrent le cinéma de Sam Raimi comme une attraction foraine à laquelle on jette un coup d'œil agacé, où la camera bouge pour attirer le chaland et inspire plus la charité que le respect…. Le réalisateur revendique haut et fort son côté sale gosse et rend une copie griffonnée, couverte de taches de sang coagulées. Véritable film-manifeste malgré-lui, Evil Dead 2 installe haut et fort le talent de son jeune metteur en scène au panthéon des réalisateurs cultes ( la séquence de High Fidelity de S.Frears où Jack Black et John Cusack dissertent sur Evil Dead 2 en dit long sur le chemin parcouru en 10 ans par le film via une large diffusion vidéo).


EN BREF

Dernier coup de génie de Sam Raimi qui s'en retournera tenter sa chance dans le système des grands studios avec plus ou moins de réussite( Darkman, Army of darkness la suite tant attendue de Evil dead mais aussi Pour l'amour du Jeu ou Intuitions ), adoptant un style plus « neutre » - signe de maturité ? avant de parvenir au grand exercice de funambule que sont les Spiderman où il parviendra miraculeusement à satisfaire les fans de la première heure ainsi qu'un public plus large.

03 janvier 2017

Les Dents de la Mer - Steven Spielberg


TOURNER SUR L'EAU...

Œuvre séminale s’il en est, Les Dents de la mer est à la fois une œuvre décisive dans la carrière de Steven Spielberg, un repère historique pour l’industrie cinématographique mais en plus et surtout, un grand film de cinéma tout court.

En 1975, Spielberg est porté par le petit succès de Sugarland Express et se met à adapter le roman Les Dents de la mer pour son deuxième film. Bien mal lui en a pris. Sous-estimant la difficulté du projet, Steven Spielberg et Universal s'engagent dans un tournage si chaotique qu'il a bien failli tourner à la catastrophe industrielle et enterrer la carrière de Spielby. Il aura bien fallu le talent incommensurable d’un petit génie pour raconter des histoires passionnantes (et en l’occurrence terrifiante) pour rattraper le coup, emballer un chef d'oeuvre du septième art et convaincre massivement le public.


... FAUSSE BONNE IDÉE

D’abord, la production précipite la date de tournage afin d’éviter une grève des scénaristes. Le tournage commence ainsi le 2 mai alors que le script est fini en catastrophe notamment grâce à John Milius. Ensuite, le tournage en-lui-même s’avère beaucoup plus compliqué que prévu, et le tournage qui devait prendre un peu moins de deux mois prend finalement 159 jours. Le budget initial de 2 millions de dollars est rallongé jusqu’à atteindre 9 millions.

À cela s’ajoute la mauvaise préparation des trois faux requins qui dysfonctionnent, des acteurs et une équipe en proie au mal de mer, brûlés par le soleil et éreintés par des journées de travail atteignant souvent 12h. Il faut en plus ajouter à cela l’alcoolisme effréné de Robert Shaw, des caméras noyées, le mauvais temps et quelques accidents, qui ont notamment failli tuer Richard Dreyfuss, couler le bateau du film ou enfin décapiter un scénariste.

Bref, il y aurait un film à faire sur le tournage en lui-même, mais l’histoire se retournera, malgré tout, de façon brillante : Les Dents de la mer sera un carton monumental, que ce soit pour l’époque ou même par rapport aux standards actuels : 260 millions de dollars amassés aux US, 470 dans le monde entier, soit plus de 2 milliards de dollars actuels.


LA PEUR, TOUT SIMPLEMENT

Pour ce qui est du film en lui-même c'est bien simple, c'est un chef d'oeuvre artistique à tout point de vue. Alliant l'efficacité et l'élégance de la mise en scène "invisible" typiquement Spielbergienne à un récit simple et épuré, Les Dents de la mer est une oeuvre bien plus riche qu'il n'y paraît, qui a donné lieu à plusieurs dizaines de lectures différents : tandis que certains y voient une fable politique post-watergate, d'autres en font une métaphore métaphysique. Quand certains y voient une manière détournée de parler de la sexualité, de la famille et du puritanisme, d'autres y voient un téléscopage de Moby Dick et du Vieil Homme et la mer.

Pour notre part on se contentera humblement de dire que Les Dents de la mer est un film qui n'a pas pris une ride. Sa polysémie fait certes sa richesse, mais ce qui le rend vraiment fascinant, c'est le sentiment de terreur qu'il provoque. Un sentiment toujours aussi particulier, rare et intact, car il met brillamment en scène la confrontation entre l'homme et les abysses. Si ces dernières ont été interprétées de tant de manières différentes, c'est peut être que ce sont autant de prétextes rationnalisants et rassurants pour voiler ce qu'est en réalité le requin dans son essence, indicible et inexplicable : tout simplement la peur elle même.